Vivant du siècle 21

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Auteur est un bien grand mot... www.ericcesarevich.wordpress.com  [+]

Image de Eté 2015
Des fois, tu vas au supermarché parce que ton frigo est vide et une fois dans les rayons, tu penses à tous ces articles que tu as lus sur la malbouffe, aux émissions sur la destruction de l’environnement à cause de la pêche et de l’agriculture intensive, et tu en viens à te demander, mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir bouffer ?
Tu rentres chez toi avec ton kilo de pâtes, tu regardes ton steak haché cuire dans la poêle en essayant de ne pas penser à l’image de la vache dans l’abattoir, tu allumes ta cigarette qui te pourrit la santé et ton compte en banque, mais que tu ne laisserais pour rien au monde, surtout depuis qu’on t’a dit que dans la vapoteuse, il y avait plein de saloperies, tu regardes la bouteille de rouge du coin de l’œil, que tu n’ouvriras pas parce que tu sais que tu pourrais lui faire son sort, et tu allumes la télé.
Tu te scandalises de voir autant de conneries, mais avec ce bruit et ces lumières, tu comprends pourquoi certaines personnes sont dépendantes de ces émissions, c’est comme avoir plein d’invités chez soi et ça peuple le silence d’un appartement.
Tu regardes le programme TV sur internet, non sans t’être laissé distraire par quelques vidéos qui font le « buzz », et tu choisis le film d’Arte. Les critiques oscillent entre « c’est de la merde » et « c’est du grand art » et tu t’imagines un instant les auteurs de ces réflexions. Un monsieur à lunettes, pantoufles et cheminée qui s’est fait recalé au concours d’entrée à Télérama. Une Nabila qui est allée jusqu’au bac.
Tu regardes le film perplexe et finalement tu lâches ta larme à la fin, satisfait de retrouver une humanité dans la fiction. C’était pas le film du siècle mais ça causait de quelque chose.
Tu vas te coucher et depuis peu, tu te rends compte que tu es de plus en plus frileux. Sac de couchage, trois couvertures, bonnet, un vrai petit cocon, et presque les chaussettes, que tu ne mets pas parce que tu as gardé l’image du « tue-l’amour », sorte de superstition parce que ça fait déjà un certain temps qu’il est enterré.
Des fois, tu passes tes journées de travail à rêver à une vie avec plein d’argent, tu vas sur le Bon Coin, et tu imagines l’agencement de cette maison pas trop chère. Et puis tu penses au crédit sur 15 ans, et tu essaies de te projeter dans 15 ans avec tes pâtes et ton steak dans cette grande maison et tu te dis que la location, ça va très bien. Tu t’imagines ailleurs, dans une autre ville, mais tu as toujours l’image du steak et des pâtes qui revient sans cesse. Tu t’imagines faire un autre métier mais tu te rappelles que tu n’as appris à faire qu’une chose depuis que tu t’es spécialisé à l’école. Tellement spécialisé que tu ne peux plus rien faire de spécial, et tu te dis qu’être un peu plus visionnaire et pragmatique à la sortie du lycée, ça t’aurait pas fait de mal.
Tu marches dans la rue, et tu vois cette famille qui semble d’un autre siècle avec ces enfants qui jouent en criant et ces parents qui sourient comme à une veille de Noël. Il y a quelque chose de surfait que tu ne t’expliques pas, peut-être une sorte de rancune envers ta propre enfance, celle où tout semblait facile et logique, et qui est passée trop vite.
Il y a ce couple qui se bécote, mielleux à souhait, que tu méprises et jalouse à la fois. Il y a cette vieille dame ou ce vieux monsieur, qui se traîne dans la rue, présage insoutenable de ce qui pourrait t’attendre et que tu te refuses à envisager.
Il y a cette fourmi qui tourne sur elle-même, nombriliste et dépassée, dans ce monde toujours plus grand.
Il y a cette jeunesse pleine de bruit, de gestes et de codes et d’obsolescence programmée que tu ne comprends plus et qui irrite jusqu’à ta chair.
Il y a ce ciel gris qui semble conditionner tes pensées dans un univers en stagnation.

Il y a ce rayon de soleil qui vient te caresser la peau.
Soudain, tu aperçois ta liberté de chaque instant, ces choix qui n’engagent que toi et qui ne contraignent que toi. Il y a tout ce temps que tu peux consacrer à l’art et aux passions que tu te découvres. Il y a les doux moments passés entre amis, leurs enfants qui grandissent, il y a ces voyages où tu arpentes les routes sans itinéraire préétabli.
Il y a les souvenirs qui t’ont construit et qui font ta force, les bons comme les mauvais, il y a ton recul sur les choses, il y a le monde que tu regardes avec empathie parce que tu vois en lui ce que tu es un peu, singulier et prévisible, un être de ton temps.
Il y a cette fine couche de glace que tu brises ou qui se laisse briser parfois chez les autres, et l’incertitude et les doutes qui semblaient ton apanage et ta cloison il y a peu, se saupoudrent sur tout. Tu reconnais bientôt dans les yeux de tes congénères cette étincelle, cet appétit en forme de point d’interrogation, et fort de ton expérience, tu découvres que tu es empli de réponses.
Enfin, tu fais le vide en toi, tu ne penses plus à rien, et tu te laisses aller. Et quelque chose se passe en toi qui te soulève le torse et qui te chatouille les narines. Tu respires. Irrésistiblement vivant parmi les vivants, la lumière appelle ton regard, les murmures excitent ton oreille. Tu souris.

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