Virus

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Père, grand père, cheveux blancs, très blancs. Amoureux par dessus tout des rivières, de l'eau qui court, des fleurs des champs et des troupeaux de Sallers et de Charolaises. Adepte des songeries  [+]

Virus
Ce fut un sacré bazar ! On suivait avec attention la progression du virus. Parti de Chine où il faisait des ravages depuis début décembre, il gagna les pays avoisinants, traversa les mers et les océans par avion et par bateau. Il voyagea même à travers les terres, franchissant les montagnes enneigées, se jouant du Tibet, de l’Atlas, des Rocheuses, ne faisant qu’une bouchée du Kamtchatka, il passa par-dessus les hauts plateaux, les ravins, les déserts.
Il se moquait des médicaments, des injections, des massages, de l’encens, des prières, des recettes des grand-mères, des plats cuisinés qu’on affirmait ‘’ conjuratoires’’. Il n’écoutait pas non plus les plus ferventes supplications. On l’affirma avec force conviction : Il devenait pour les populations une terrible malédiction !
Il frappait ici ou là, à l’improviste, sans faire de distinction entre les confessions : Les cathos, les bouddhistes, les animistes, les baptistes furent frappés partout dans le monde, en France, même, dit-on, dans les îles de la Sonde.
A la stupeur de tous, ce virus se moquait de celles et ceux qui priaient. A Mulhouse, dans l’hexagone, un groupe de cinq cents évangélistes s’était réuni pour huit jours, afin de jeûner et prier. Le virus ne les épargna pas, le virus les décima. On finit par se demander si le Bon Dieu n’avait pas détesté cette réunion parce qu’on y chantait trop. Lourdes stoppa ses pèlerinages, on vida de leurs eaux miraculeuses ses piscines, on déclara des quarantaines, on contraignit à des confinements rigoureux sous la menace des mitraillettes.
On ne serrait plus les mains, on ne se faisait plus la bise, on interdisait les carnavals mais on distribuait des masques, on se lavait les mains toutes les heures, on se badigeonnait de solutions agressives. Les manifestations artistiques et sportives furent interdites, on ne mariait plus, on n’inhumait qu’en cachette.
Tous les jours à dix huit heures Les autorités faisaient le point.
Le monde était mal en point !
Pendant ce temps dans un coin très isolé de la Haute Provence, entre pays de Lure et Durance, là où en juillet fleurit la lavande, on continuait à vivre sereinement. Cet hiver était particulièrement doux, seulement le soir quelques rares cheminées laissaient échapper des petits panaches de fumée. Le hameau comptait une dizaine de bicoques, ses habitants écoutaient d’une oreille distraite les nouvelles de cette drôle de peste. On pratiquait peu la télévision, les postes de radio étaient souvent muets. On préférait le roucoulement des pigeons et tourterelles, les grognements des sangliers, les chants du coq toujours à l’heure pour vous réveiller ! On aimait entendre vagir le bébé que gardait pour un soir une grand-mémé, le gloussement des deux oies du père Aimé, les miaulements éperdus des chattes en chaleur.
A l’abri des vieux tilleuls imperturbablement, on dégustait son pastis ou son verre de rosé en contemplant les sommets avoisinants, par-dessus lesquels se poursuivaient les nuages qui filaient à allure débridée...
Ici, on n’était pas souvent malade, le nouveau virus ne rendait pas inquiet, et pourtant on était tous, bien âgés ! Depuis la nuit des temps on savait comment se protéger. Lorsque la mauvaise saison faisait son apparition, chaque vendredi, comme jadis les anciens, on confectionnait l’aïoli mais on doublait alors les doses d’ail. C’était ancestral : L’ail conjure le diable et surtout, il protège les entrailles.
Peu à peu, le virus perdit de sa malignité. Il quitta la France, puis les autres pays d’Europe. On entendit dire qu’il était retourné en Asie où il continuait à déverser ses méfaits. Angèle qui va sur ses quatre vingt dix années et qui, contrairement à ses voisins, aime à se tenir un peu au courant et regarde la télé me dit :
-On s’est beaucoup moqué des vertus de l’ail, mais on n’a pas été ‘’pris’’. Là bas ils ne connaissent pas l’aïoli, c’est bien dommage. C’est normal qu’ils aient tant de malades ! Vous qui rencontrez du monde faites leur parvenir la recette. N’oubliez pas ! Surtout dites leur bien: Après l’aïoli, le petit verre de génépi !
C’est ce que je fis !
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