Violette apocalypse

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Même au milieu de rien, il y a toujours quelque chose à raconter. Auteur du récit de voyage "À la recherche de la Patagonie", publié aux éditions Élytis  [+]

Image de Printemps 2020

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L’orage a grondé, craché sa haine. Les poils se sont hérissés sur les bras, les oiseaux se sont tus, les kangourous se sont abrités où ils le pouvaient, les chats ont regagné les chaumières ventre à terre.

La pluie s’est abattue avec violence, les nuages ont donné des hectolitres d’eau en offrande à cette terre sèche et fragile. Le ciel s’est offert en gris, les moutons se sont enfin calmés après avoir bêlé leur peur pendant des heures.

Ce n’était qu’un bel orage d’été, un de ceux qui effraient les enfants et les animaux. Ce genre d’orage qui fait déborder les rivières, qui retourne les toiles de tente, qui fracasse les tôles des voitures.

Ce n’était qu’un orage d’été, on peut de nouveau ouvrir la porte de la maison, laisser entrer l’air et sortir le chat dont les petits coussinets délicats tâtent les flaques.

Le vent a éparpillé les jouets des enfants, les branches des eucalyptus encombrent les chemins. J’espère que les koalas du coin se sont accrochés. Pas loin d’ici, ils brûlent, ce serait bête qu’on en perde aussi à cause d’un orage. Mais ils sont coriaces les koalas du Victoria, habitués à ce climat de dingue, où l’on doit parfois supporter quatre saisons en un jour.

Ce n’était qu’un orage d’été après tout. La fraîcheur arrive à présent, il est temps de fermer les portes, juste avant que le chat ne rapplique ventre à terre. Curieux.

Le calme habite de nouveau la maison, le bruit des gouttes qui fuitent du toit s’est estompé. Le silence interpelle, il semble lourd. Je jette un œil par la fenêtre : elle est violette, l’apocalypse.

On devine un ciel lumineux, magnifié par le répit de l’orage mais entre lui et nous, il y a ce brouillard dense et coloré. Cette fumée plutôt, comme presque tous les jours depuis que la nouvelle année a sonné. Les monstrueux incendies du sud-est du Victoria ne sont pas si éloignés et parfois le vent nous rappelle à l’ordre en introduisant une fumée pernicieuse dans nos poumons sans oublier de brûler la gorge.

Ce soir, c’est sur un ton de violet qu’il se manifeste. La glycine épaisse et tombante qui s’échappe du toit de la terrasse me fixe d’un air menaçant : deux trous immobiles formés naturellement au cœur de la végétation donnent des yeux à cette apocalypse. J’y vois à travers eux le brouillard violet s’intensifier, étreindre la maison, éteindre le jour. Je pose enfin un visage sur ce ciel de terreur.

Quelques jours plus tôt, l’apocalypse était jaune, orangée, couleur feu, quoi. Déjà, elle nourrissait la trouille. Déjà, elle empêchait de voir à plus de dix mètres. Déjà, elle faisait reculer le chat qui pourtant, faisait les cent pas devant la porte pour sortir.

Mille kilomètres, trois-cents kilomètres, c’est tellement loin, tellement près. L’apocalypse ne frappe que les autres, c’est ce qu’on se dit. Pas forcément, en fait. Depuis qu’elle a un visage, une odeur, une couleur, l’apocalypse est proche. Elle est violette, je vous l’assure. Elle n’est pas qu’un mauvais rêve, elle est la tragédie et seul notre optimisme peut la vaincre.

J’ose pousser la porte, le chat ne fait pas demi-tour, les perroquets roupillent sous leur crête, les noctambules partent à la recherche d’un nouveau festin. La nuit est noire, le vent souffle fort. Je retiens ma respiration et observe l’obscurité : elle est habituelle, rassurante.

L’espoir et la vie sont noirs, ce soir. L’apocalypse, elle, elle est violette.

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