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Violette

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Georges Lauteur

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Violette était petite encore lorsqu'elle a commencé à vouloir être la plus belle. La plus belle de toutes. De toutes celles qui existaient et même de toutes celles qui existeraient jamais.
Plus facile à dire qu'à faire, bien entendu, et Violette mît peu de temps à s'en rendre compte. Elle avait de belles formes, de belles ondulations comme on disait chez elle, avec un rayon de soleil dans les yeux, mais cela ne suffisait pas. Elle était de loin la plus belle des petites filles de son âge, sans conteste, mais les jeunes filles aux yeux bleus dans la verdeur de leur jeunesse et les jeunes femmes blondes comme des étoiles dégageaient des vibrations éblouissantes qu'elle était loin d'atteindre. Même les vieilles femmes à la peau rougie par les ans s'imposaient comme des reines.

En plus, Violette était impatiente, très impatiente. Elle voulait être la plus belle tout de suite, sans attendre la maturité.

Alors Violette observait le monde autour d'elle à la recherche de ce qui la rendrait la plus belle. Elle n'avait naturellement pas le droit de sortir de l'École, comme toutes les petites filles. Alors elle passait tout son temps libre à regarder le monde par la fenêtre de sa chambre en cherchant un signe de beauté qu'elle pourrait s'approprier.

Sa fenêtre donnait sur la grand place de la ville et donc sur l'autre École, celle des garçons. L'autre façade était horrible, peinte en dégradés de gris allant du noir de jais au blanc aveuglant de la neige. Elle savait que la façade de son École à elle était la plus belle du monde, pleine de couleurs éclatantes. Entre les deux écoles, le monde vibrionnait d'activité et Violette était fascinée par toute cette agitation.
De temps en temps, elle regardait quand même l'autre École et ses fenêtres aveugles mais elle ne s'y attardait jamais longtemps car cela lui faisait mal aux yeux, qu'elle avait fort délicats. Elle remarquait bien de temps en temps quelques silhouettes bougeant lentement, mais elles l'effrayaient plutôt. Les garçons étaient si horribles... Cela la faisait souvent frissonner.

C'est un jour; à midi exactement; qu'elle remarqua un chatoiement argenté dans l'une des fenêtres, presque en face de la sienne. Cela ne dura qu'une seconde mais elle reconnut tout de suite un signe de la beauté qu'elle recherchait. Ce fut rapide, fugace, mais cette sensation s'imprima dans son esprit. Il lui fallait obtenir ce signe. Grâce à lui, elle serait la plus belle, elle en était maintenant certaine. Et il fallait faire vite, car si l'une de ses copines se l'appropriait avant...

Violette avait l'interdiction de sortir mais le droit d'ouvrir sa fenêtre. Elle l'ouvrit donc. Puis elle allongea ses bras et les étira jusqu'à l'autre fenêtre. Elle avait une chambre en hauteur et personne ne vit rien sur la place, rien d'autre que de jolis brins de lumière violette dans un ciel pourpre, car c'était un vendredi. Violette cogna doucement à la vitre de l'autre fenêtre. C'étaient de tous petits tapotements car ses bras étaient allongés à l'extrême du fin.

Elle eut un instant peur que rien ne se passe. Puis elle revit le chatoiement argenté et la fenêtre s'ouvrit. Deux filaments d'argent liquide rencontrèrent ses doigts et Violette eut une sensation inédite et merveilleuse.

Elle vit, de loin, ses doigts se fondre dans la lumière du garçon. Elle ressentit au plus profond de son spectre une vibration délicieuse. Et puis, lentement, la fusion s'opéra. Une couleur inconnue apparut. Un violet argent qui rendait tristes toutes les autres couleurs du monde. Et ce violet argent avança vers elle et l'engloutit dans sa beauté.

Plusieurs couleurs, en bas sur la place, levèrent les yeux, sentant intuitivement qu'un miracle venait de se produire. Puis tous regardèrent. Un immense "Oh" de stupeur parcourut la foule bigarrée de la grand place. Et un vent se leva, portant ce "Oh" à travers le monde entier. Le vent prit de l'ampleur et les deux fenêtres claquèrent au même moment. Mais c'était trop tard. Violette était devenue Violette argent et le monde ne fut plus jamais pareil. Lorsqu'elle descendit de sa chambre, puis lorsqu'elle arriva devant la grande porte de l'École, tout le monde n'avait d'yeux que pour elle, la plus belle de toutes les couleurs du monde.
Elle sortit. La grand place était blanche de monde, tous virevoltants pour accueillir leur nouvelle reine. Violette argent les regarda un instant, puis elle sourit. Et le soleil se coucha devant elle, honteux de sa lumière si banale. Violette argent n'avait d'yeux que pour le garçon qui venait à elle depuis l'autre côté de la place. Il était beau avec son Argent violette.

Ils dansèrent toute la nuit et le soleil se leva drapé de leurs couleurs, éclatant comme jamais.

C'est pourquoi, depuis ce temps, l'aube ici est argentée avec des doigts violets. C'est pourquoi notre monde est le plus beau de tous les mondes et le sera toujours.

Merci Violette.

PRIX

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Patrick Peronne · il y a
Un joli conte bien écrit et agréable à lire. Mon vote
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Francine Lambert · il y a
Cette rencontre lumineuse est pleine de poésie et m'a fait rêver ! Bravo Georges et à bientôt !
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Sylvie Franceus · il y a
L'impatience fabrique des couleurs qui se collent à mes yeux et c'est joli alors merci pour ce texte presque poétique
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Georges Lauteur · il y a
Merci, tout-à-fait merci
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Jean Calbrix · il y a
Un joli conte de fées des couleurs. On en prend plein les mirettes. Bravo, Georges, pour votre belle imagination. Vous avez mes cinq votes.
Je vous invite à lire mon dramatique sonnet Mumba ! http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba

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Georges Lauteur · il y a
Ah, les mirettes ! Oui, vive la couleur, merci
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