Vinyles rencontre

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écrire, pas seulement des lettres mais exprimer des visions,des personnages . Les évoquer dans le baroque ,le décalé ou le réel . Délayer dans l'encre l'intime et le rêve, quel plaisi  [+]

Image de 2017
Deux jours que Diego se démenait pour trouver la brume idéale. Pour son film historique le réalisateur exigeait un voile irréel unique, une atmosphère magique. Les mélanges d'azote liquide, de carboglace, de glycérol, son savoir faire primé se heurtaient aux refus agacés du cinéaste. La densité, le volume lui déplaisaient.
Sur le plateau, l'effet vaporeux souhaité échappait à Diego. Déroulé sur le sol, son tuyau vomissait des volutes qui montaient maladroitement sur le plateau. Le tournage en noir et blanc devait accentuer la mélancolie de l'histoire se déroulant dans un vieux château lors d'un sombre hiver. Toute erreur de dosage hurlait le piètre et colérique metteur en scène – foutait son film en l'air.-
Désabusé, solitaire, Diego se traînait à genoux sur le sol, repartissant le gaz blanc qui planait maintenant au dessus de sa tête l'isolant dans un cocon. Depuis plusieurs minutes absorbé par son travail, il ne voyait, n'entendait plus rien. Seuls ces nombreux prix internationaux saluant ses effets spéciaux le motivaient, lui faisaient refouler son amertume pour toucher son Graal. Pour cette production, il se sentait capable de créer cette vapeur onirique porteuse de spleen. Un artiste pas un machiniste surtout pas sur ce tournage sans imagination ou des acteurs insipides marmonnaient un dialogue sans éclat.
-Aidez moi, Fellini, Orson Welles, donnez moi la magie de Méliès, de Renoir. Pas du glauque mais de l'intemporel. Faites moi toucher pour mon dernier film l’immortalité de la pellicule.-
Embouchure à la main, il peinait à répartir la fumée, à napper le décor d'une brume propice à une intrigante rêverie. Son esprit, sa volonté ne tendaient que vers un ultime but. Prouver qu'il pouvait même avec ces moyens dérisoires, sublimer des décors branlants mal peints.
Soudain, un choc l’arrêta. Instinctivement il écarquilla les yeux et secoua tout aussitôt le tête. Impossible au raz du sol dans cette atmosphère de voir. Pourtant devant lui, il voyait un objet sombre, pointu. Il avança la main, tata, tira pour dégager son passage .
-Hé! Tu me lâches! On cire par mes santiags!- un rire fusa. Clair, intense venu d'un homme qui le dominait.
Intrigué, Diego ne se souvenait pas de santiag. Seulement de froufroutantes robes longues et de chaussures à boucle très - grand siècle - pérorait le jeune cinéaste aux idées démodées. Personne à part Diego ne s'aventurait dans cette mouvante vapeur. Des notes de musique perçaient le dense décor. Impossible, le maître de la caméra exigeait un silence respectueux pour son art. Diego dans son enveloppe cotonneuse reconnut une chanson et des bouts de phrases. Et cette brume qui se teintait de cet orange-rosé complice de doux couchers de soleil. Il s’ébroua, il se savait excellent mais pas magicien.
- Johnny tu n'es pas un ange, entre nous qu'est que ça change – chantonnait une femme à un jeune blond. Tête renversée, celui-ci riait en reculant doucement esquissant des pas de danse en ondulant des hanches.
Debout dans le brouillard, Diego abasourdi, fixait étonné le paysage empourpré enchâssant le couple. Leurs silhouettes se mouvaient lentement, par moment un phosphorescent voile les nimbait, troublant la vision de Diego. Un invisible souffle tiède redessinait leur forme. La femme menue, des boucles châtain encadrant un visage émacié au regard bleu intense, sa main battait la mesure.
- Tu la chantes en sol. Ton Olympia doit être unique et surtout ne copies personne. Seul le public est ton juge. Huées ou bravo son credo. Toi tu es fait pour la clameur, la ferveur. -
-Édith, au piano Marguerite Monnot m'a indiqué le fa dièse pour la couleur de la chanson.
-La couleur! Comme à New York. Ils me changent mes notes par leur alphabet. Cocteau clame que je peux chanter le bottin téléphonique. Il n'a pas tort quand ma partition indique D pour ré .-
Lentement dans un geste d'offrande, elle leva les mains vers son visage. La voix unique remplit chaque particule, chaque atome, l’espace se changea en un vibrato tendre et tragique.
J'irais jusqu'au bout du monde. Je me ferais teindre en blonde. Là, tu vois Johnny tu changes les paroles .-
Son rire éclata balayant les larmes les reléguant dans l’abîme de sa détresse.
-Édith, je chanterai « J'oublierai brunes et blondes...au lieu de teindre en blonde». Pour moi ça sonne mieux!-
Édith contempla ce jeune rocker qui voulait chanter son « Hymne à l'amour .» Elle ne s’inquiétait pas de cette jeunesse qui se trémoussait sur du rock. Son homme à la moto grimpait la cime des ventes et sa voix épousait l'air du temps. Ses douleurs articulaires diffuses, tenaces lui pourrissaient la vie, seule sa voix célèbre restait. Certains soirs, elle priait pour obtenir cette ouate qui engourdissait ses plaintes .
-If you love me, le titre en ricain. Mais devant ton public, chantes en français pour lui dire que tu l'aimes .- Toi tu es fait pour durer. Ton allure, ta voix se ficheront des modes. Tu seras toujours ton époque quelle qu’elle soit. J'en suis certaine, Johnny .-
Elle le regardait, conquise et non conquérante. Elle lui offrait, elle, la vedette internationale, refrains, rideaux pourpres.
Diego assis sur le sol, vibrait à chaque note des deux artistes. La brume artificielle anesthésiait sa redoutable migraine due à sa chimie et il oubliait... que c’était son ultime film. Vaguement, il se souvenait de deux disques de collection offerts ce matin par son vieil ami Luz l'éclairagiste « pour partir avec tes deux chanteurs adorés ». Le regard fixé sur les deux pochettes de 33 tours qui gisaient devant lui, il se perdait dans la chanson de la Môme.
- Johnny tu n'es pas un ange ne crois pas que...- fredonne la Môme à l'idole des jeunes.
Il voit la protection plastifiée des pochettes- Piaf Olympia 1961 et Johnny Hallyday Olympia 1962- déchirée, les silhouettes de Piaf et de Johnny se détacher de la couverture, lui faire signe de les suivre. Le sourire narquois, les doigts impérieux déformés d’Édith et le regard bleu de Johnny se fondent dans la brume. Lentement, Diego se relève, traverse le vaporeux décor avec précaution. Devant lui, deux vinyles le précèdent, tournant sur une platine invisible. Édith et Johnny le tiennent chacun par la main et lui aussi tourne, tourne. Une brume améthyste entrouvre le rideau cramoisi d'un music-hall planant dans les airs. Diego chante avec eux – le ciel bleu sur nous peut s’écrouler, je me fous du monde entier – heureux, fier d’être un magicien du spectacle.
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