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Vingt-quatre minutes de la vie d'une femme

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Aurianne Baclet

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Bon sang, ce que je m’ennuie ! Voici dix minutes que j’attends le RER B à Denfert Rochereau et il est encore affiché retardé. Malgré le froid dehors, je bous d’impatience. Autour de moi les gens ont la mine lassée, l’attitude stagnante, personne pour partager mon exaspération ! J’ouvre un livre pour me donner un peu de contenance et décide de longer le quai en lisant, histoire de passer mon énervement. Je sens bien que mes allées et venues dérangent quelques usagers habitués à une posture statique, mais ce matin je me fiche pas mal des problèmes des autres. C’est que j’ai une journée très importante qui m’attend ! Outre les réunions et dossiers habituels à préparer, j’ai tout de même rendez-vous dans moins d’une heure avec le Big Boss de ma boîte que je ne connais même pas, pour discuter de mon augmentation de salaire. Autant dire que si j’arrive en retard, je peux dire au revoir à la moindre prime ! Au bout de deux minutes – qui m’ont paru durer le quintuple–, je me décide à lever la tête vers le panneau d’affichage qui décidément préfère jouer avec mes nerfs en n’indiquant aucun changement. Alors que j’allais replonger dans ma lecture du Joueur d’échecs, un homme situé à quelques mètres de moi attire mon attention... Son portefeuille penche dangereusement de la poche arrière de son pantalon, et il n’est pas exclu qu’il s’y délogera quand son propriétaire se mettra en mouvement. Oubliant momentanément ma mauvaise humeur, je m’avance vers lui pour effectuer ma BA, quand soudain je m’interromps, réalisant dans un éclair de lucidité qu’il s’agit de mon propre portefeuille ! Aussitôt je cherche dans mon sac et mes poches un portefeuille jumeau qui reste introuvable. Ma colère resurgit aussitôt et brouille tous les autres récepteurs-analyseurs de ma situation. Sans réfléchir, je tire d’un grand coup sur le portefeuille, et le jette dans mon sac en continuant ma route, enfonçant un peu plus le nez dans mon bouquin. C’est alors que je sens une force qui augmente à fur et à mesure que je m’éloigne de l’homme. Oh non ! Je réalise soudain qu’un immense câble en nylon noir me relie de la poche du mec. Des dizaines de regards ahuris se pressent sur moi et la honte m’envahit. Comment expliquer ça ? Je suis paralysée. L’homme au câble à ressort s’avance vers moi, doucement, mais je n’ose pas bouger. Je prépare en vitesse 3 plans dans ma tête : 1) J’arrive à décrocher mon portefeuille et je saute dans le RER qui va arriver d’une minute à l’autre et qui va se refermer juste devant lui. Ok, sauf que le train n’est toujours pas là et que je suis sur la partie du quai sans issue. 2) Je crie au voleur dans la foule pour que les gens se mettent en barrière entre lui et moi au cas où ça tournerait mal et espère qu’il y ait parmi eux un maître kung fu pour l’immobiliser. Si on était au cinéma, c'est cette option que j'aurais prise, mais dans la réalité immédiate et au vu de la réactivité ambiante, je ne peux que compter sur moi. 3) Dans un souci de diversion, je me jette sur lui, l’embrasse, ça le déboussole, et fuis en sens inverse, vers la sortie, en priant pour que les gens s’écartent à mon passage. Il faut que je m’arrête là, je commence à délirer grave ! Cette fois je le regarde droit dans les yeux, tentant par cette initiative d’en apprendre plus sur lui. Il est grand, son regard sombre est placé haut et m’oblige à lever les yeux vers lui tel un cocker vers son maître. À première vue, il n’a rien d’un malfrat, en costume deux pièces, cravate, et boutons de manchette. Ne jamais se fier aux apparences m’aurait dit ma grand-mère. Sa barbe soignée et ses pommettes rieuses lui donnent même une belle allure. Je me ressaisis ; ce type est bizarre : que faisait-il avec mon portefeuille attaché à son jean ? Oh zut ! Ça y est, il est devant moi :
— Bonjour, je crois que vous avez quelque chose qui m’appartient, mademoiselle.
Tout le monde nous regarde ; surtout garder mon sang-froid. Qu’est-ce que je peux bien lui dire !? Et si le portefeuille était bien à lui ? Dans l’empressement je n’ai même pas pensé à vérifier son contenu. Ne pas me laisser impressionner. Cet homme n’a guère quelques années de plus que moi, ce n’est pas son impudence qui va me déstabiliser. Alors, avec une certaine assurance, je lui réponds qu’en effet, j’aimerais bien qu’il récupère son satané câble ! Celui-ci se met alors à sourire et détache sans tarder le câble qui nous relie. Je m’étonne de ce revirement de situation et lui demande pourquoi il agit ainsi. En guise de réponse, il me dit que le hasard fait parfois bien les choses et me fait signe qu’un train approche. Les gens qui s’entassaient auprès de nous se désintéressent tout à coup de notre cas et regagnent dès à présent leur poste d’attente face au train qui ralentit. Mais moi, toujours abasourdie, reste figée au sol et maudis désormais l’arrivée du RER jadis tant attendu. Je ne veux pas quitter ce quai sans avoir eu une explication ; alors je l’interpelle :
— Eh ! Où l’avez-vous trouvé, mon portefeuille ?
L’homme, qui s’était déjà retourné, revint vers moi avec un agaçant sourire triomphant et me dit :
— Hier soir, dans les couloirs de ma société, mademoiselle. J’ai cru bon de ne pas le laisser traîner par terre et de vous le remettre en main-propre lors de notre entretien tout à l’heure. Ne vous inquiétez pas, je ne vous tiendrai pas rigueur de m’avoir à moitié arraché le pantalon, après-tout, je suis un piètre voleur.
— Monsieur le Directeur... Vous êtes... Oh la la ! Désolée !
Devant ma mine déconfite, puis embarrassée, nous ne pûmes nous empêcher de relater les faits et finalement d’en rire. En descendant à Laplace, mon entretien avait prit une toute autre tournure : nous parlions désormais des nouvelles de Stefan Zweig, de l’importance de la lecture pour nous échapper du quotidien et finalement de ma prime, qui ne pouvait qu’être méritée. Autant vous dire que si le train n’avait pas été en retard, rien de ceci ne serait arrivé, et honnêtement, la journée aurait été moins surprenante !
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Elena Hristova · il y a
Votre texte ne manque pas de rebondissements, ni de touche d'humour très agréable. Vous nous tenez bien en suspens, en plus..
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Matheo de Bruvisso · il y a
A mon tour ;) Très bon rythme pour le coup ! Et très amusant. Ça mériterait juste une relecture parce qu'il y a quelques petites fautes, ou petits mots manquants. Le récit pourrait peut-être s'arrêter au moment où on comprend la relation qui les unit ?
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Aurianne Baclet · il y a
Et zut, je ne me souvenais plus que j'avais publié cette histoire en ligne (et surtout qu'on pouvait naviguer facilement sur les profils^^). En tout cas il ne fallait pas s'y attarder. Effectivement il y a des fautes et je n'ose même pas la relire tellement je suis sûre que je la trouverai niaise. Cette version avait été frappée sur mon téléphone dans le RER suite à l'affiche d'un concours pour le RER B, mais sans aucune prétention. Nous ne jouons pas dans la même cour, sinon dans celle où l'on apprécie le grain des mots et ceux mis ensemble bien formulés.
C'est tout à fait bizarre pour moi de vous écrire ainsi, une fois de plus j'ai l'impression de transmettre que les plus fades reflets de mes pensées. Bref, bravo Mr de Bruvisso ; je suis d'accord sur la fin.

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Matheo de Bruvisso · il y a
Ne soyez pas si modeste, vous avez une très belle plume. Sans besoin de forcer le style, c'est naturel et clair. On veut en lire d'autres !
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