Villechauve

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Je suis une femme très ordinaire, plutôt contemplative du microcosme qui m'entoure. A l'heure de l'immédiateté, j'aime à partager mes récits imaginaires - ou presque ! - avec les gens pressés  [+]

Image de Hiver 2018
Antoine le Bref était de petite taille.
D’où son sobriquet.
Il accusait cinquante ans bien sonnés et sa toise indiquait toujours un mètre quarante.
Il aurait pu envisager une carrière de jockey mais sa peur des chevaux a vite mis fin à ses ambitions.
Il avait quelques talents pour la peinture et remplissait ses carnets de bord de ses multiples croquis inspirés de scènes champêtres quant il se rendait à la guinguette en bord de rivière. Mais ses œuvres trouvaient peu d’admirateurs qui ne voyaient pas en lui un nouveau Toulouse Lautrec. Le seul point qu’il partageait avec l’artiste était son apparence courtaude.
Sa mère n’envisageait pas qu’il ne puisse jamais atteindre le mètre quatre-vingts de son père. Depuis que son rejeton était tout petit – c’est le cas de le dire –, elle disait de lui, affectueusement : « N’est-il pas mignon, haut comme trois pommes ? »
Il atteignit péniblement la taille de quinze grosses pommes et, les années passant, la pauvre femme dut se rendre à l’évidence que son fils ne serait jamais un géant.
Une fois adulte, ses amis sachant son érudition et sa connaissance encyclopédique des rois de France et d’Espagne, ne résistèrent pas à l’affubler de ce fameux surnom, se moquant bien sûr de sa petite taille et le rapprochant ainsi d’un certain Pépin.
Antoine ne s’émouvait pas trop d’être ainsi brocardé par ses amis et ne voyait que le côté ludique – et royal ! –, de cette plaisanterie. Sa mère, résignée, fit le deuil de ses rêves et chassait son dépit en cirant les meubles de sa maison de la cave au grenier.
Tout dans cet intérieur sentait l’encaustique, odeur des plus pénétrantes quand le soleil dardait de ses rayons le parquet fraîchement ciré.
Antoine et sa mère habitaient Villechauve, ville andalouse du sud-est ibérique. Le nom bien français de cette bourgade avait pour origine celui de la propriété d’un noble exilé lors de la Révolution française, accueilli selon son rang par un cousin Grand d’Espagne qui lui avait concédé quelques terres arides où les masures croulaient sous un soleil de plomb, abritées çà et là par de rares arbustes et quelques oliviers. Le cousin espagnol autorisa donc son pair français à rebaptiser les lieux en souvenir de sa lointaine terre franche.
Par respect pour cet aristocrate en exil administrant son nouveau domaine, les prénoms donnés aux enfants du village, bien qu’espagnols, étaient de consonance française. Et la tradition s’est perpétuée.
Antoine n’était donc pas Antonio.
Il ne se maria jamais et on peut comprendre pourquoi.
Les femmes andalouses étaient plus sensibles aux charmes de beaux hidalgos fiers et altiers qu’elles séduisaient au son de leurs castagnettes et de leurs tambourins.
Antoine resta donc avec sa mère qui continuait à passer son désespoir en astiquant énergiquement toutes les boiseries de sa maison.
Les bidons de cire s’entassaient dans un atelier à côté de la rutilante habitation. Antoine commença à les entreposer se disant qu’ils pourraient servir sans doute ultérieurement de contenants. Il les alignait par taille.
Puis l’idée lui vint de les superposer et il s’arrangeait pour que les colonnes branlantes qu’il constituait ne le dépassassent point.
La collection débuta ainsi.
Le fond de la dépendance se tapissa très vite de ces bidons, plus de quatre cents, dans un alignement presque parfait, à la cote précise d’un mètre quarante.
L’addiction à cette collection accapara Antoine qui pressait sa mère de cirer encore et encore tout ce qui pouvait être encausticable au point qu’une épaisse couche de cire recouvrait désormais tous les meubles de la maison, y compris ceux en Formica. Les colonnes se constituaient, la mère frottait et frottait. Antoine, ne s’accordant aucune détente, poursuivait avec énergie son jeu de construction.
Le garage devint vite trop exigu. Antoine le Bref fut contraint de continuer ces tas improbables à l’extérieur.

Villechauve en est devenue célèbre et les visiteurs peuvent désormais apercevoir la colline au-dessus du village, hérissée d’un serpentin de monticules pas plus hauts d’un mètre quarante et qui sentent la térébenthine.
Et c’est ainsi que Villechauve fut renommée, par les touristes français, Bidonville.

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