De loin, l’on dirait un nuage de crème fouettée. Un nuage qui moutonne. Un peloton qui cotonne. Un troupeau qui s’extrait du monde des vivants pour rejoindre le royaume des dieux. Et dans l’aube scintillante, la voûte bleue translucide lui tend les bras. Un peu plus bas dans la vallée, l’on aperçoit, au travers d’une légère brume, le village. Elle floute le paysage. Les contours se dessinent à peine. La procession est partie tôt ce matin. La distance, ces dernières années, s’est multipliée pour arriver jusqu’à lui. Ils ont choisi de se vêtir de blanc pour lui rendre un dernier hommage. Le deuil s’habille en mariée. Tous ont acquiescé. Il n’aurait pas voulu une cérémonie avec des croque-morts pour derniers guides. Bien sûr que non. Un départ qui confine au divin, guidé par des anges. Plutôt oui ! Tous sont là. Ceux qu’il a accueillis à son chevet depuis si longtemps : scientifiques, écologistes, randonneurs, guides, hommes de lettres, femmes de tête.

Ce matin, le chemin des hauteurs se dévoile à mesure de leurs pas. Les enfants butent parfois sur l’irrégularité du tracé escarpé. Leurs petites mains enserrent leur bâton de marche. Ils frissonnent et passent leurs menottes dans le pelage de leurs chiens. L’opportunité d’une balade en plein air est une aubaine. Sans laisse, avec un nœud blanc noué autour de leur cou, les fidèles amis veillent et suivent leurs petits maîtres. Un aigle au loin tournoie, majestueux. Le silence est de rigueur. Les jupes et les robes blanches traînent par terre et recouvrent les chaussures de randonnées. Les pantalons immaculés, stupéfaits de leur présence en de pareilles circonstances, noircissent au gré de l’ascension. Peu se parlent. Des sourires s’échangent. Des larmes coulent chez certains. On se mouche. On caresse une joue. On s’étreint avec pudeur. Depuis la contagion, les gestes de proximité sont partagés avec parcimonie. C’était il y a vingt ans et pourtant, nul n’oublie l’hécatombe. Désormais, les masques sont de mise dès qu’un microbe se pointe. On se salue d’un simple mouvement de la tête, les mains jointes. On garde ses distances. L’Europe s’est instinctivement pliée aux coutumes d’un Orient modèle.

L’aumônier porte la croix. Des nœuds de couleur ont été accrochés aux branches du symbole sacrificiel. Les mains des petites filles pressent des bouquets de fleurs sauvages. Deux membres du cortège portent la plaque funéraire. Elle est gravée en plusieurs langues sur un matériau résistant. De toutes ses forces, il aurait voulu un message fort. Devoir de mémoire, mots dédiés aux générations futures, lettres pour l’avenir. Trace indélébile d’une lutte menée par certains. En vain.
L’épitaphe est sans appel.

« Vous seuls savez que nous l’avons fait »

Les montagnes alentour sont nues. Le manteau neigeux s’en est allé. Frigorifiées, elles se tiennent les unes aux autres. Elles suivent du regard le petit cumulus et assistent impuissantes à la mort d’un ami cher. Cette disparition ne laisse personne de glace. Elle jette un froid et les sommets n’en peuvent plus d’assister aux funérailles d’un des leurs. Encore. Encore un. Désarmées face à la douleur de Gaïa, les larmes coulent et les glaciers fondent les uns après les autres. Il y a la catastrophe climatique certes. Mais aussi, les assassinats à coups de bulldozers et de pelleteuses. Les glaciers sont les premières victimes sacrifiées sur l’autel des pistes de skis. Ils s’évaporent au rythme du réchauffement de la planète. Ils se meurent à petit feu, et la communauté enterre un à un ceux qui abreuvaient chaque été les vallées.

Les instruments traditionnels à vent et à bois libèrent les notes contenues le temps de l’ascension. La musique de cor des montagnes raisonne, s’infiltre, inonde la vallée. Et en écho, ce sont tous les êtres vivants qui font la révérence. L’instant est figé.

Viktor s’est volatilisé. Viktor a perdu de sa substance. Viktor a fondu. Viktor est mort.

C’est le cinq millième glacier. Une famille entière disséminée. Avec pour seul vestige, un tas de cailloux hagards et une pierre tombale.

Il mesurait vingt-cinq kilomètres ce carré de glace. Aujourd’hui, sa surface est réduite à peau de chagrin et avoisine zéro. Depuis plus de trente ans, les funérailles des glaciers sont célébrées pour que nul n’oublie. Les premières se sont tenues en Islande le 18 août 2019.

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