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Vienne

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Corelli

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Que de cartons! Béatrice se noie dans un fatras sans nom. Trop de souvenirs à trier. Des objets tombent, certains se cassent, le papier aux encres disparues redevient poussière. A 99 ans, à quoi bon condamner tous ces esprits à perpétuité dans la cellule exigüe de mon crâne? Je vais leur ouvrir la cage. La belle dame pousse les cartons béants sur le perron. La météo décidera du reste, elle ne sera plus là pour le voir, un taxi l’emporte vers la maison de retraite.

Tous partis avant moi, pas normal, maugrée-t-elle en testant le matelas de son nouveau lit. La vieillesse n’empêche pas la coquetterie. Béatrice n’a jamais conjugué le laisser-aller, question d’éducation, de tempérament. Elle interroge la valisette sur la table roulante. Toute sa vie tient là-dedans, ôtés les souvenirs. Il faut maintenant profiter de chaque jour et pfut! le laisser filer.

-Bonjour Madame, moi c’est Kevin à votre service, bienvenue aux Arabettes Bleues. Un goûter vous attend afin de faire connaissance avec nos résidents.
-Bien Hector, vous avez un beau sourire, appelez-moi Béa.

Désarmé face au bras tendu, l’aide-soignant tente un baisemain et sort. Ouvrant la valise pour se changer, elle constate amusée que l’ordre n’a jamais été son fort. En fouillant, un escarpin doré tombe.

-Oh maman cette robe est merveilleuse! Quand partons-nous pour Vienne? J’ai hâte d’ouvrir le bal au bras d’Henri. L’Autriche doit être un pays si romantique. Berlioz y écrivit son Faust.
-Chérie, il reste encore 3 mois avant le voyage. Cours voir ton père, il t’a ramené d’Italie de ravissants souliers ornés d’or pour valser en princesse.

Fin 1937. 19 ans. Si proche. Si loin.

Béatrice supporte mal tous ces vieillards - pourtant ses cadets - elle si pétillante. Heureusement Kévin, alias Hector, est là. Leur complicité intergénérationnelle fait bien des jaloux. On dirait 2 sales gosses dans les couloirs de l’établissement, combinant un tour pendable. Elle l’initie à la musique classique, à sa passion pour Berlioz. Lui la coache sur internet.

Mais la nuit dans ce lit étroit, la lady ivre de mouvement cède à la mélancolie, ne domptant le sommeil qu’en repassant le film du trajet en taxi; du dernier tour de clé de sa maison de Jardin jusqu’au hall des Arabettes Bleues en plein Vienne. Enfant, elle cueillait ces fleurs des Ecrins avec ses frères. 4km de route à travers les paysages d’Isère qu’elle affectionne. Elle n’a jamais quitté sa région malgré la faillite de ses parents, tanneurs du Dauphiné comme les Berlioz.

Quel joli nom, Jardin. Des siècles après les Romaines, Béatrice succombe à la fraîcheur de ce village aux sources et aqueducs. Du Château de Montléans sur la falaise ne reste que la tour, figure héraldique locale. Les rues mi-pierre mi-verdure, les maisons ni trop ni pas assez, le climat sagement rebelle tel un montagnard. Tout l’enchante dans cette fière vallée du Rhône qu’elle contemple depuis la colline de Mourrand. Tournesols, balles de foin, vaches, moutons, ânes, vignobles, ponts, la mare du Fouillet, le clocher perché, seul vestige de l’église St-Pierre.

4km. La lyre en fer forgé devant la mairie rose, la nouvelle église ocre et blanche, la cour d’école déserte avant la rentrée, le rond-point et sur la droite, la route de St-Sorlin jusqu’à St-Benoit, tantôt la plaine, tantôt les vallons ombragés. A gauche démarre la montée St-Marcel sur la D538 qui passe devant le Théâtre Antique de Vienne. En moins d’1/4h le taxi gagne la ville. L’escapade bucolique se ternit dans la fumée, les immeubles, les klaxons. Le dernier rêve d’une vie s’évanouit en entrant dans la réalité de cet hospice amélioré.

Ainsi arrive le sommeil. Demain sera un autre jour, à croquer, à oublier.

-Béa, pourquoi aimes-tu tant Hector Berlioz?
-Je suis né avec lui. Dans le ventre de ma mère, j’ai assisté à mon 1er festival de La-Côte-St-André qui consacre sa musique symphonique chaque fin août. Je n’en ai jamais manqué un seul. Hélas je n’irai pas au prochain.
-Je t’y amènerai, moi.
-Tu es mignon, Hector. Tu vois, mon cœur battait si fort lorsque résonnait sa musique dans la cour du Château Louis XI. Chaque été je louais une chambre à Mme Brun rue de la République, pile en face du n°69. Et oui c’est là que mon cher compositeur vit le jour, en 1803. Dans ce charmant bourg du plateau de Bièvre entre Lyon, Grenoble et Valence, au pied des Alpes et des Cévennes.
-J’imagine... Va sois pas triste. On sort marcher?
-Bonne idée, sinon je risque de radoter comme ma voisine. Ce qu’elle m’énerve celle-là. Attends je prends un châle.

Du bazar de son placard tombe un escarpin, ramassé par son chevalier servant.

-Ouh ça brille dis donc!
-J’ai liquidé tous mes souvenirs avant de m’établir ici, et le filou s’est caché dans mon bagage. Père m’avait offert ces chaussures pour le Grand Bal de l’Opéra de Vienne en Autriche, en février 38. Nous n’y sommes jamais allés car il a été ruiné. Depuis, ce soulier rêve de faire ses 1ers pas sur Le Beau Danube Bleu.

6 février 2018, j’ouvre les yeux, j’ai 100 ans. 10 roses rouge-orangé colorent ma chambre, semblables à celles qui embaumaient mon jardin. De la variété ‘Berlioz’.

-Par pitié Hector, évite-moi la fête au réfectoire avec ces vieux postillonnant sur le gâteau prémâché. Nulle envie de voir dentiers et déambulateurs aujourd’hui.
-T’inquiète j’ai posé un congé, prends tes pompes en or, on part demain à Vienne au Bal de l’Empereur pour ton anniversaire!
-Mais je n’en ai qu’une?
-Je t’achèterai l’autre.

L’orchestre Viennois attaque le 1er mouvement du Beau Danube Bleu.

-Madame, m’accordez-vous cette valse?
-Volontiers, Kévin.

Pour la 1ère fois elle l’appelle par son prénom. Il l’a bien mérité.

-Merci d’avoir trouvé une chaussure pareille à celle de ma jeunesse, toi le magicien du conte de fée que j’espérais depuis 80 ans. Oh écoute, la Symphonie Fantastique! Mon opus favori, le 14, tu te souviens? ‘Un Bal’... Alors dansons, dansons!

Cette nuit-là, hors du temps, je décide de confier à ma malle chaque miracle du futur. Renaître. Vierge. Sans mémoire.

PRIX

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Geny Montel · il y a
Un très bel anniversaire !
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Jean Calbrix · il y a
Un beau texte tout en sensibilité et tendresse ! Bravo, Corelli ! Vous avez mes cinq votes.
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Kiki · il y a
Je ne sais pas qui en commentaire disait qu'on ne voyait pas l'Isère et bien pourtant la cote St André Vienne sont bien des villes de l'Isère. Un joli texte donc je vous attribue mes 3 voix.
Corelli si vous avez l'occasion pouvez vous aller lire le poème que j'ai fait sur les cuves de Sassenage; Merci d'avance.Il ne concourt pas dans la même catégorie que vous.

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Keith Simmonds · il y a
Un grand bravo, Corelli, pour l'originalité de cette œuvre émouvante ! Mes votes ! Une invitation à découvrir mon “Isère en Mouvement” qui est également en compétition ! Merci d’avance !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/isere-en-mouvement

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Maour · il y a
Bonjour, alors j'ai beaucoup aimé ! Je me suis demandé un moment si ce texte allait partir dans le merveilleux mais vous flirtez juste avec la limite, non sans humour ;)
Je vous souhaite bonne chance Corelli. Venez rencontrer mes Schnouilleurs à l'occasion !

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Corelli · il y a
il aurait fallu qu'un petit schnouilleur passe par cette maison de retraite :-)
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Maour · il y a
Ce n'est pas impossible !
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Christian Guillerme · il y a
Merci pour cette escapade hors du temps !
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Corelli · il y a
merci!
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Zouzou · il y a
...peut être nous demain , avec les progrès de la médecine ! mes voix
si vous aimez , dans le même prix : " Le chasseur alpin " , merci

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Chantal Sourire · il y a
Comme un conte...Mon vote !
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Corelli · il y a
il était une fois, merci
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Francine Lambert · il y a
Ce récit original et plein de tendresse est très agréable à lire. J'ai beaucoup aimé ce couple atypique mais attachant bouleversé les codes dans cette maison de retraite, au plaisir Corelli !
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Corelli · il y a
merci bien
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Marianna · il y a
Histoire touchante, bien écrite, j'aime ce texte.
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Corelli · il y a
et bien, j'aime votre commentaire :-) Bonne soirée
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