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Vie dérobée

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Claire Fabre

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Imperceptiblement, j’ai senti que j’y parvenais. Enfin. Après tant et tant d’infructueux essais. Dans un ultime effort, je suis allée chercher les derniers millimètres qui me manquaient. La troisième paumelle a basculé ; je me suis dégondée.
J’ai vacillé un instant, déséquilibrée. Avant de me figer. Le bruit que je venais de provoquer rebondissait encore de part en part du couloir. Si je ne me hâtais pas, l’alerte serait donnée avant que je parvienne au rez-de-chaussée.

Le seuil, dont j’avais éraflé le vernis au passage a commencé à gémir. Je l’ai vivement pressé de se taire. Le linteau, à son tour, a tenté de me retenir, arguant que rien de bon ne pouvait advenir à quiconque s’extirpait aussi impudemment de sa condition.
L’occasion si fantastique que j’avais enfin réussi à provoquer ne se reproduirait pas de sitôt... Il n’était pas question de renoncer.
Il m’a semblé entendre un voisin glisser un œil inquisiteur par son entrée entrebâillée.
Sans demander mon reste, j’ai dévalé les escaliers à toute volée.

Je m’étais toujours imaginé que ma première sortie se ferait sous un ciel d’un bleu aussi étincelant que celui que j’apercevais parfois au travers de l’imposte de nos voisins d’en face.
La lourde noirceur de l’air ambiant qui m’assaillit au pied de l’immeuble me déplût et me fascina tout à la fois.
Des écharpes de brume s’accrochaient, fantomatiques, aux lampadaires. Leurs halos blafards dessinaient ça et là des gouttes d’une crue lumière.
Je frémis en sentant l’humidité s’infiltrer jusqu'au tréfonds de mon vantail de chêne.
Mais il en faudrait plus pour m’empêcher d’avancer.

Je me suis lentement mise en marche au fil des rues avoisinantes. Les trottoirs, ouatés de brouillard, se déroulaient sous mes pas. Je ne croisais nulle âme qui vive. Les scènes des existences, qui se jouaient à l’intérieur des demeures devant lesquelles je passais, m’apparaissaient au travers de leurs baies vitrées. Je les effleurais du regard, comme on déambule sans y penser devant les tableaux d’un musée.

Au bas de l’avenue, la ville semblait plus animée. Le carrefour suivant, plus brillamment éclairé. Ronronnements de moteurs, éclats de musiques... je persévérais, irrésistiblement attirée par ces rumeurs de vie.
Oserais-je me montrer, dans toute ma différence, dans cette pleine lumière ? Que me révéleraient de ma nature profonde les regards des passants qui croiseraient ma route ?

A l’instant où je me décidais à me lancer, pour traverser à découvert cette arène de lumière, le hurlement criard d’une sirène de police déchira l’harmonie.
Il me fit sursauter. Je me rencognais dans l’ombre la plus proche.
La flaque dans laquelle j’atterris gicla sur mon talon. Je soupirai. La vie à l’extérieur ne me réussissait, au final, pas tant que ça. Je songeai, pensive, qu'il était sans doute temps pour moi de rentrer.

Je virai sur moi-même et m’enfonçais discrètement dans une ruelle adjacente.
Un bruit de course se fit entendre derrière moi. Irrégulier. Quelqu'un boitait. Un homme, d’après le souffle rauque qu’il exhalait.
A chaque foulée, il se rapprochait. Je l’entendais haleter. Je sentais que je ne pourrais pas beaucoup plus accélérer. Je voulus me plaquer au mur pour le laisser passer mais la peur me tétanisait.

Il trébucha dans la pénombre. La poubelle qu’il renversa s’effondra dans un fracas sur son passage. Il jura à mi-voix. Des cris ricochèrent depuis l’entrée du passage. Ils étaient trois. Lancés à sa poursuite. L’homme accéléra et s’encastra sur moi de plein fouet. Ses poursuivants se jetèrent sur lui. Sauvages. Hargneux. Pour terminer ce qu’ils avaient entamé.

La lame qu’ils enfoncèrent à trois reprises dans sa poitrine me larda jusqu'à l’âme. Mon vernis fissura sous l’impact. Son sang chaud pénétra dans mes fibres, glissant dans mes nervures. L’homme râla doucement. Son cœur battait encore quand ses assaillants tournèrent à l’angle et disparurent.
Les faibles souffles qui l’animaient dessinaient d’abstraites volutes de buée sur mon parement glacé. Sa main ensanglantée caressa mon battant. Un dernier soubresaut l’agita. Il s’effondra.
Je me tins pétrifiée, stupéfiée. Inébranlable. Dressée dans la nuit à ses côtés. Je ne pouvais me décider à l’abandonner.

L’aube blafarde me trouva là.
La lancinante mélopée d’une ambulance qui semblait approcher me décida à bouger.

Je parvins dans un état second à l’adresse que j’avais, hier soir, désertée. Rien n’avait pu bouger en quelques heures de temps, mais tout me semblait changé. Il me semblait avoir mille ans. Les vestiges de la nuit pesaient à mes panneaux.
Arrivée à l’étage, je me cramponnai à mes gonds et me ré-encastrai dans l’embrasure que, malgré mes blessures, je ne parvenais pas à regretter d’avoir quittée.
Le chambranle s’est détourné pour me signifier à quel point il désapprouvait l’état dans lequel je rentrais de ma virée nocturne. Les montants ricanaient qu’ils avaient eu raison. Rien de bon n’attendait quiconque sortirait d’ici sans y être expressément destiné. Leurs sarcasmes amers me menèrent jusqu'au sommeil sans rêves dans lequel je sombrai.

* * *

D'insistants frottements me tirèrent en sursaut de mon assoupissement. Mme Tissand maugréait, en m’inondant d’une eau javellisée dont l’odeur rance me retourna le cœur, qu’il était inouï que des tâches aussi indélébiles aient pu ainsi apparaître du jour au lendemain. Dans un dernier coup de torchon rageur, elle finit par renoncer et tourna les talons, traînant son chariot derrière elle.
Je la regardais s’éloigner, soulagée. Il m’aurait été intolérable de me défaire de ces stigmates, qui faisaient désormais partie de mon histoire.

Je levais les yeux au travers de l’imposte vitrée qui brillait doucement face à moi.
Le ciel, ce matin, luisait d’un bleu étincelant.

PRIX

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Dranem · il y a
Je découvre ce texte original qui sort de ses gongs ; moi qui aime les récits fantastique, bravo !
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Odile · il y a
Quel point de vue original, vive la fiction ! Vous n'avez pas été sélectionnée et c'est vraiment dommage. Il reste votre récit encore un peu à notre portée.
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Chateaubriante · il y a
une porte qui prend la porte pour découvrir le dehors
une petite escapade nocturne dans ce monde de violence dont elle devient témoin
de cette noirceur, elle gardera le souvenir, les traces dans son bois, indélébiles
+++++

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Joëlle Brethes · il y a
Une porte qui prend la clé des champs et se retrouve malgré elle à la fois complice et témoin d'un meurtre… Quelle histoire ! ;)
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Zouzou · il y a
La porte en actrice principale...pas banal !
En lice si vous aimez aussi..

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Patricia Burny-Deleau · il y a
Ce n'est pas l'aventure est à la porte mais l'aventure de la porte ! Belle idée !
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Thierry Schultz · il y a
C'est un très beau texte que vous avez écrit là Claire. La manière d'aborder le sujet est subtile et appelle à bien d'autres questions. Beaucoup d'élégance dans votre style avec des mots choisis. J'ai adoré ! Toutes mes voix à travers l'imposte...
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jc jr · il y a
Toute la personnalisation de cette porte, au cours de son escapade nocturne, nous la rend intime et attachante.Il est peut-être nécessaire d'aller voir ailleurs pour apprécier la valeur de ce que l'on a. Et il existe aussi d'autres moments, où le ciel est bleu !
Je vous ouvre ma porte quand vous voulez.

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JARON · il y a
Bonjour Claire, vous avez su avec vos mots donner vie à cette porte, qui du coup, devient sympathique au point que l'on oublie que ce n'est pas un être vivant. Un virée nocturne angoissante dont elle garde les stigmates. Mes voix avec plaisir. Si vous avez un instant pour venir faire la fête au château de Bran, vous êtes la bienvenue. En attendant, belle journée à vous.https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-chaeau-de-bran
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Ginette Vijaya · il y a
L'ambiance angoissante est bien restituée . Sortir de la porte et y revenir parce qu'on n'a rien trouvé de mieux est une expérience allégorique traumatisante . Mais les confessions de cette porte ont tellement d'âme qu'on se prend d'amitié pour elle .
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