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Angèle Carutti

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Lorsque viendra le dernier jour tu ne le sauras pas forcément. Tu te lèveras machinalement, tu te traîneras aux toilettes en ouvrant à peine les yeux, juste ce qu’il faut pour dire que tu regardes où tu mets les pieds. Tu bailleras, le chien voudra sortir mais toi tu voudras te recoucher, vous ne serez pas d’accord. Et tu iras te recoucher, tant pis pour le chien.

Tu penses à lui souvent. Tu te demandes ce qu’il fera, le chien, si tu meurs. Ce qu’il fera, le chien, quand tu mourras. Et tu penses que le moment approche. A cause du chien, justement. Parce qu’il est là qui se tient collé à toi, qui te regarde, qui te sent. Différemment. Tu le vois tendu, inquiet. En veille. Quand toi tu as de plus en plus envie de dormir.

Tu te demandes ce qu’il fera, après. Est-ce que ce sera comme dans les histoires qu’on raconte, le chien qui ne veut pas bouger, qui attend toujours. Qui revient toujours au bercail et qui pleure, perd l’appétit ou devient méchant. Qu’est-ce qu’il fera, le chien. Ou qu’est-ce qu’on lui fera, au chien, qu’est-ce qu’on fera de lui ? C’est plus un petit chien rigolo, il commence à se faire vieux lui aussi, personne n’en voudra. On le piquera.

Quand ce sera le dernier jour, peut-être que tu le sauras. Tu sens bien que c’est grave, déjà. Tu n’as rien demandé à l’hôpital, tu n’as rien demandé au médecin. La vérité est palpable, elle est bien là, alors ça servirait à quoi de bavasser pendant des heures avec des gens qui s’en fichent. C’est grave mais quand même, il y a l’herbe à tondre et quelques vérités à dire à une poignée de toquards.

C’est grave mais tu voudrais sortir le chien. C’est la seule présence auprès de toi, la petite présence silencieuse et attentive qui te fait rester un vivant parmi les vivants malgré la peau sur les os, l’envie de vomir et le dégoût des hommes. C’est l’être qui ne t’abandonne pas, qui te dit que tu comptes rien qu’en comptant sur toi. C’est le chien qui te rassure quand tu te réveilles en nage, essoufflé, en panique, dans la nuit qui n’a pas de fin, quand tu te sens coupable sans vraiment savoir de quoi.

On t’a jeté dans ce monde et on va bientôt t’en arracher, c’est comme ça, si ça a une cause, si ça a un sens, tu ne les as pas trouvés. Tu es immobile, faisant face au vide soudain, le chien à côté de toi, avec sa vie de chien. Tu erres, entre les souvenirs plus ou moins précis, plus ou moins vrais. Désordonnés. Ce vide est d’une totalité envahissante. Étouffante. Comment l’expliquer, un vide plein en quelque sorte. Un philosophe a parlé de ça. Souvenir de terminale en phase terminale. La nuit tu te réveilles et tu cherches à fixer ta pensée mais tu ne penses à rien. Penser au chien vaut mieux que souffrir ce mal de ne pas savoir ce qu’on fait là et de glisser, glisser, glisser.

Lorsque viendra le dernier jour, ta dernière pensée sera pour ton chien.
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