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En compétition

Je sors de la clinique. Mon sac plastique à la main et le soleil brûlant de Juin en pleine face.
Ils ont été gentils avec moi. À trois reprises, ils m’ont demandé si j’étais sûre de vouloir faire ce que j’allais faire. Surtout la grande dame blonde avec de si jolis yeux bleus. Bien sûr que je voulais, je n’avais pas le choix.
Depuis un an, j’étais avec Francky. On avait des hauts et des bas, comme tout le monde, et quand j’ai vu Charlène qui attendait un enfant alors qu’elle n’avait pas de mec, je me suis mise à rêver d’une petite famille à moi, bien comme il faut. Mon homme gagnait sa vie avec des petits boulots de-ci de-là et moi j’arrangeais la vie de mon homme.
Alors j’ai arrêté la pilule, sans le dire à Francky. Il ne m’avait rien demandé non plus.
Deux mois après, deux petites boules dures se sont mises à pousser sur ma planche à pain, j’avais le cœur au bord des lèvres et je me sentais toute chose. J’ai acheté un test à la pharmacie d’en face. Quand j’ai vu le signe + qui clignotait, je me suis assise sur un banc, les jambes coupées. Plus, ça voulait dire plus de rire, plus de bonheur, plus de vie, plus de tout. J’ai profité de l’instant, seule mère au monde, j’avais l’univers à mes pieds, le ciel perlé d’étoiles au-dessus de ma tête. Moi seule savais que j’étais deux. C’était grisant.
J’ai emballé le tube à test dans un kleenex, pour faire la surprise à Francky. Et j’ai pris par les quais, rallongé le chemin en passant par les halles pour faire durer mon plaisir rien qu’à moi. J’ai monté les cinq étages en faisant attention à ne pas bousculer la petite. J’étais sûre que c’était une fille, Nelly.
J’ai ouvert la porte tout doucement. Le silence m’a étonnée. À cette heure, mon homme aurait dû être affalé devant la télé, une bière à la main. Il allait me demander ce que j’avais préparé pour le dîner et je déposerais le kleenex dans son assiette. Après, on ferait l’amour tout doucement pour ne pas réveiller la petite.
Quand je suis entrée dans la pièce qui servait à tout, cuisine dans un coin, chambre et salle à manger, je n’ai même pas crié mais ma voix muette résonne encore dans ma tête. Le canapé avait disparu, les vêtements de Francky aussi, jusqu’aux photos de lui sur sa moto. Il n’avait laissé que celle où on était tous les deux à la fête foraine dans une auto-tamponneuse. C’est ce qui m’a fait le plus mal. Ce jour-là, il m’avait dit qu’il m’aimait, c’était la première fois, il m’avait serrée fort dans ses bras. Ce souvenir, il n’en avait rien à faire.
Je suis restée debout avec mon kleenex plein de vie au bout des doigts. Puis j’ai mis deux assiettes sur la table, il l’avait laissée. J’ai chauffé les raviolis et j’ai pleuré. J’ai balancé le test contre le mur et avalé tous les cachets du placard vert. J’ai plongé dans un semi coma, c’est ce qu’ont dit les pompiers, mais je me suis réveillée.
Deux jours après, j’étais à la clinique où on enlève les bébés. Je ne pouvais pas garder Nelly, je n’aurais jamais su m’en occuper, déjà que je n’y arrive pas toute seule.
Ils ont été gentils avec moi. Ils m’ont installée sur un brancard, piqué le bras, et quand j’ai repris mes esprits dans la pièce toute blanche, j’avais un gros morceau de coton entre les cuisses et mes seins avaient fondu, perdus à jamais sous la planche à pain. Mon ventre vide faisait comme un creux. Je ne pleurais pas, tant j’avais versé de larmes au cours des jours précédents. J’étais comme morte.
La grande dame blonde me raccompagne à la porte. Elle pose sa main sur mon épaule et je voudrais lui sauter au cou, l’enserrer de mes deux jambes autour de ses hanches, comme quand j’étais petite, avant la mort de Maman. Elle me pousse doucement vers la sortie.
À midi, le soleil est tout en haut, je ne vois pas le mur d’en face tellement je suis éblouie. Personne ne m’attend. Je pense aux films où les prisonniers sortants retrouvent un ami devant une grosse voiture. Ils regardent à droite, à gauche et le copain surgit de nulle part. Ils se donnent une accolade virile. T’es pas tout seul, je suis là pour toi, mon poteau.
J’avance. Au bout de la rue, le silence fait place à un brouhaha d’enfants, c’est la sortie des écoles, le début des vacances. Ça court dans tous les sens. Les mères ramassent les nichées à la volée.
Un coup à l’estomac.
Je ne suis pas sûre, mais je crois distinguer la silhouette de Francky, comme une ombre grise sur le mur de granit. Il tient Charlène par la taille. Une taille arrondie.

PRIX

Image de Printemps 2019

En compétition

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CLASSEMENT Très très courts

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Jean Calbrix · il y a
Un cap difficile à franchir qui n'augure rien de bon pour cette jeune femme un peu paumée. ! Bravo, Chantal ! +5
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Robert Grinadeck · il y a
Beaucoup de justesse dans la voix de cette jeune femme dont la simplicité et, si j'ose le dire, la naïveté, portent une dimension tragique.
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Chantal Sourire · il y a
Merci pour toutes vos lectures, Robert, et à bientôt sur nos pages !
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Alunissage · il y a
je suis trop émue.. vous écrivez si bien
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Chantal Sourire · il y a
Merci, Alunissage !
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DUCIMETIERE · il y a
Triste et émouvant ! Ce texte nous colle une baffe d'émotion ! Je vote.
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Gwen à Ailes · il y a
C'est très émouvant, et la fin, poignante. Bravo.
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Florence · il y a
Ecrit très réussi. Personnage cria t de vérité. Cadre parfaitement dessiné. Bravo. je vote.
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JACB · il y a
Aîe! Quelle claque ! C'est bien ficelé, terrible de vérité!*****
Seriez-vous partante pour une "Capture en montagne" ? En compet sur ma page, allez je vous emmène ?

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Pierre ALLAL · il y a
Les histoires d'amour qui finissent mal, c'est de plus en plus le quotidien de chacun. Texte pleins de vrais sentiments. Bravo !
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Zutalor! · il y a
Bonjour Chantal
Ça débute plutôt bien, le lecteur est content et puis... Patatras, ça se gâte et le lecteur est triste...
Compliments pour cette histoire cadrée au millimètre !

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Dranem · il y a
Vous avez su éviter le mélo , bravo pour ce texte " réaliste " !
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