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Victor et Nemo

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Adrien Caritey

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Le mystère avait toujours attiré le jeune Victor. Du haut de ses onze ans, il nourrissait une curiosité insatiable. Mais un mystère le fascinait plus que les autres. Que cachait la porte du grenier ?
Cette question hantait ses songes jours et nuits. Son accès lui était interdit et ses parents prétextaient que ce n’était pas un endroit pour un petit garçon, que c’était dangereux.
Souvent, lorsqu’il s’ennuyait, seul dans sa chambre, il venait s’asseoir au bout de l’étroit couloir pour contempler l’imposant battant en chêne sombre et sa vieille poignée en cuivre oxydé. Il en dégageait une impression malsaine qui le mettait mal à l’aise, comme si un quelconque être démoniaque se trouvait prisonnier derrière, ce qui le fascinait d’autant plus. Il arrivait, dans de rares moments, qu’il entende des grattements répétés venant de derrière la porte. Lorsqu’il en avait parlé, on lui avait répondu qu’il ne s’agissait probablement que de nuisibles.
Mais, enfin, après des années d’espoir et d’attente, même si ce fut rude, il avait obtenu ce qu’il désirait ardemment. La clef de la porte du grenier. Alors qu’il se tenait debout devant elle, la seule pensée qui le traversait était “Enfin, je vais connaître son secret“. Comble de la chance, aujourd’hui, il était seul à la maison. Dehors, la pluie tambourinait au carreau et le vent soufflait avec force, faisant craquer les fondations de la bâtisse.
Tandis qu’il avançait, il entendait dans un murmure la voie de son père qui lui disait “La curiosité est un vilain défaut fils!“. Lui, ne voyait pas en quoi cela l’était, il ne faisait que répondre à une impulsion, et puis, quel était le danger ? Il était chez lui après tout, et ne désirait que jeter un simple coup d’œil.
Son cœur battait fort dans sa poitrine et un frisson parcourut tout son corps lorsqu’il fit tourner la clef dans la serrure pour entrer.
Il grimpa une volée de marche pour arriver dans le grenier, plongée dans une semi-obscurité que seule une petite vitre rendu opaque par la saleté illuminait. Il jubilait. Enfin, il l’avait fait, il avait franchi la porte. Il ressentait néanmoins une pointe de déception, il s’était presque attendu à découvrir un autre monde.
Il fut surpris de constater, lorsque ses yeux s’habituèrent à l’obscurité, qu’un lit se trouvait au fond de la pièce ainsi qu’un petit bureau. Son pied buta subitement contre un petit tas de livre étendu au sol. Il reconnu un exemplaire du “bossu de notre dame“ de Victor Hugo.
Il avait l’impression que quelqu’un vivait ici, qu’il n’était pas seul dans la pièce. Ce lieu le mettait mal à l’aise. Il y faisait froid et une odeur âpre en émanait. Il avait peur. Poussé par l’adrénaline que lui procurait cette émotion, il écouta sa curiosité, faisant fi de toute prudence et pénétra plus en avant dans cette chambre de fortune, en direction du bureau.
Un petit tas de papier était étalé dessus. Au sommet se trouvait un dessin enfantin représentant deux bonhommes bâtons tenant par la main ce qui s’apparentait à un étrange crapaud. Au dessus, d’une écriture grossière et maladroite était écrit “Papa, Maman et Nemo“.
Intrigué, Victor décala la feuille et tomba sur une photo qui lui glaça le sang. Elle représentait une échographie de deux bébé dont la légende disait “Victor et Nemo, faux jumeaux“.
Tout ceci n’avait aucun sens. Il n’avait pas de frère, il le saurait, ses parents ne le lui aurait pas caché, il le savait, il leur faisait confiance.
Il entendit alors, comme un étrange râle, une respiration rauque, saccadé, venant du fond de la pièce, sous les combles.
Il ne l’avait pas remarqué jusqu’alors, mais un petit chemin de tâches vermeilles y conduisait, jonché de cadavre de rats déchiqueté. Deux petits points lumineux le toisaient dans les ténèbres.
Une silhouette massive au trait simiesque avança. L’être qui apparut était immonde, une large bosse sur son dos, la peau blême, un visage asymétrique, une mâchoire déchaussé, une vision d’horreur qui terrorisa le jeune garçon qui recula, butant contre le bureau. La chose tenait dans ses mains un petit livre à reliure de cuir noir.
Gagné par la peur, le sang battant dans ses tempes, la chair de poule faisant dresser ses quelques poils, il entreprit de courir. L’être immonde qui se déplaçait à la manière d’un gorille bondit sur lui et lui saisit la jambe, le faisant tomber. Il le retourna sur le dos, posa son recueil et plaqua les bras de l’enfant au sol. «Qui est tu ? Hurla Victor »
Pour seule réponse, la bête hurla « Nemo ! » dévoilant quatre dents noires semblable à des crocs. Puis, il se mit à s’exprimer dans un borborygme incompréhensible pour terminer par un seul mot que l’enfant paniqué comprit. « Victor ».
Une seule pensée le traversa. Il allait mourir. Nemo était plus fort, plus massif que lui, il n’avait aucune chance. A ce moment, il sentit la mâchoire se refermer sur son épaule et lui arracher un morceau de chair que Nemo dévora, un liquide carmin ruisselant de sa bouche.
Hurlant de douleur, Victor se figea en voyant que les traits du monstre changeaient. Sa bosse se rétracta, il perdit sa forme simiesque, son visage sembla se réparer, découvrant avec horreur qu’il devenait celui du garçon.
Il était sa copie conforme, le même enfant, au détail prêt. Un sourire espiègle, cruel anima les lèvres de Nemo. « Désormais frérot, je serai toi, toi, tu seras moi. Dit-il ».
Soudain, il partit d’un rire glacial, effrayant qui tétanisa Victor. Mais l’horreur ne s’arrêta pas là. Il lui tendit un miroir et, l’enfant fut paralysé par la peur en voyant qu’il avait désormais les traits monstrueux du bossu. Victor jeta le miroir et remarqua que l’enfant n’était plus sur lui mais qu’il lui montrait une page du petit journal qu’il tenait un instant plus tôt. Il était écrit en haut de la page “le charme du Doppelgänger, voler par la gémellité la vie d’un frère“.
Nemo se baissa et murmura à l’oreille de Victor. « Ne t’inquiète pas, on s’y fait au bout d’un moment, méfie-toi des rats, ils sont plus voraces qu’ils en ont l’air. »
Et sur ces mots, il referma le petit livre et se dirigea vers la porte du grenier. Victor tenta de se remettre debout maladroitement. Il n’était pas habituer à ce corps, il n’arrivait pas à bouger correctement. Il courut à la suite de son frère, s’écroulant dans les escaliers. Il entendit la porte se fermer, et, gagner par le désespoir, frappa sur le battant. La clef venait de tourner dans la serrure et, à ce moment précis, il se maudit d’avoir voulut découvrir ce qui se trouvait ici. Il pleurait, paniqué. Son cœur battait à tout rompre et des larmes coulaient sur son visage difforme. Il glapissait, incapable d’articuler, comme pour demander de l’aide, même si, au fond de lui, il savait que jamais son père ne le sauverait, il ne découvrirait pas la supercherie, pour lui, tout serait normale.
Abattu, désespéré, perdu, il tomba en boule au sol, pleurant sur son misérable sort. Cette porte n’était rien de plus que celle de la boîte de pandore et, tout comme elle, il venait d’en libérer tous les maux. Il payait le prix de sa stupidité, et, dans son malheur, une seule phrase lui revenait à l’esprit. “La curiosité est un vilain défaut fils !“.

PRIX

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Artvic · il y a
Mes voix pour ce texte très bien construit
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Keith Simmonds · il y a
Mes voix pour cette œuvre bien conçue, originale, bien menée, déconcertante et effrayante, Adrien ! Une invitation à frissonner, à sentir cette “Odeur de Mort” qui est également en lice pour la Matinale de la Mort en Cavale 2019. Merci d’avance et bonne soirée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/odeur-de-mort

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Adrien Caritey · il y a
Merci j'y jetterai un oeil
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Keith Simmonds · il y a
Merci d'avance et à bientôt, Adrien !
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Chateaubriante · il y a
un jumeau monstrueux et maléfique !
référence à Quasimodo pour le côté physique et j'ai repensé au film "l'autre" de Robert Mulligan, côté fantastique
un récit original si bien écrit qu'on y croit vraiment !
mon soutien

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Adrien Caritey · il y a
Merci beaucoup 🙂
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Joëlle Brethes · il y a
Au fond de la boite de Pandore, il restait… l'espérance !
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Véro-Lyse Marcq · il y a
Original et bien mené. Mes voix
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Adrien Caritey · il y a
Merci 😁
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Une idée originale bien développée.
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jc jr · il y a
Les greniers sont toujours chargés de mystères pour les enfants curieux, sauf le soir d'halloween, où l'imaginaire rentre dans le réel d'un jumeau disparu. Belle ambiance.
***** et si vous veniez pousser ma porte?
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-porte-des-histoires
JC

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Adrien Caritey · il y a
Merci, j'y court !
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JARON · il y a
Bonsoir Adrien , un texte bien construit et un récit qui dégage une atmosphère bien effrayante, j'aime bien le titre, des jumeaux assez particuliers. Il n'était pas facile de construire une histoire dans le délai que nous avions, et c'est réussi. voilà ce que c'est d'être trop curieux, mais en même temps, il est difficile de résister à la tentation. Mes voix avec plaisir. Si vous avez un instant pour venir faire la fête au château de Bran en Transylvanie, vous y serez bien reçu. En attendant, belle soirée nuit. https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-chaeau-de-bran
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Adrien Caritey · il y a
Merci beaucoup, j'irai y jeter un oeil avec plaisir 😉
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Joan · il y a
Nouvelle bien menée, sujet original cette histoire de jumeaux un peu " spéciaux "...
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coquelicot Coquelicot · il y a
aussi original qu'affreux ! mes voix
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