Viande froide

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J’ai mangé mon gros orteil. C’était la meilleure chose que je pouvais faire. J’aimerais poser une date sur cet événement si particulier. Le problème, c’est qu’il s’est déjà passé un hiver depuis la fois où j’ai perdu la notion du temps. Un hiver depuis le jour où j’ai involontairement tué mon père. Et si je n’avais pas coupé les ponts avec ma famille, aurait-elle entamé des recherches ? Se sont-ils déjà souciés de nous deux, ces hypocrites ? Quoi qu’il en soit, je préfère la froideur de la nature sauvage à la chaleur d’un tribunal, et le jugement des gens civilisés. Dehors, on peut se faire mourir un pied avant de le dévorer. En prison, les jours nous rongent doucement. On finit par dépérir d’ennui. J’en suis certain. Cet hiver me paraît plus froid que le précédent. Pourtant, l’an passé, l’ambiance était glaciale. Et si j’avais attendu quelques secondes avant de refermer le coffre... Eh bien, je n’écrirais pas cette confidence, cet aparté sur ce carnet dont je viens à présent de trouver l’utilité. Et si mon père n’avait pas tenu à sortir l’appareil photo pour immortaliser ce stupide chalet miteux, je n’aurais probablement pas refermé le coffre sur son crâne.

J’ai vomi. Ça m’a fait sacrément mal au bide. Ma gorge me brûle. L’eau qui aurait pu servir à me soulager gèle au fond du bac. J’ai vu mon ongle dans la flaque. Il m’a paru comme un poisson mort flottant sur une mer de sang. Je ne sais pas trop ce qui a provoqué ce renvoi. Peut-être est-ce cet orteil dont j’ai souvent négligé l’hygiène. Cette petite tache noire sous la kératine était probablement un mauvais champignon. Peut-être est-ce ce flash-back, cet instant éphémère que le choc immortalise, le visage de mon père, cette cascade écarlate qui s’y déverse et l’aveugle. Durant des moments d’irrationalité, je m’occupe l’esprit en tentant de calculer combien de temps la bordure de métal de la portière du coffre est restée plantée dans le crâne de mon père, avant d’être dégagée de force par la pression du vérin. J’ai faim maintenant. Je pourrais essayer avec le deuxième orteil. Ou bien le pied tout entier. Ou bien les deux. De toute façon, voilà des jours que je ne les sens plus. Maudites chaussures. Mon père m’avait pourtant mis en garde sur la mauvaise qualité des semelles. On devait rester dans ce chalet une semaine. Il m’avait prévenu qu’à cette altitude, je ne trouverais que de la neige. En peu de temps, mes pieds seraient humides. Je pouvais même risquer des engelures. S’il savait. Lorsque je l’ai enterré, il portait une chaude paire d’après-ski. Porter les chaussures d’un mort me répugne. Alors je les ai laissées là, recouvertes de terre et de neige, un peu plus bas au milieu des sapins. Aujourd’hui, je ne suis même plus sûr de retrouver cette tombe de fortune. À quoi bon ? Maintenant que je rampe.

J’ai mangé mon pied gauche. Il me restait un bandage dans la trousse de secours récupérée dans la voiture. Le sang a traversé le tissu. J’ai plongé ce qu’il restait de ma jambe dans une motte de neige. Et j’ai attendu. Mes doigts en ont pris un coup. J’ai de plus en plus de mal à écrire. Je connais bien cette douleur. Ça pique, ça brûle à chaque fois que la peau travaille. Je dois tenir mon stylo avec l’extrémité de mon pouce et de mon index. Que me restera-t-il lorsque j’aurai mangé mon autre pied ? Je dormirai la fenêtre ouverte, la main droite posée sur le rebord. Le lendemain, je la retrouverai toute bleue et je m’attaquerai au petit doigt. Je commencerai à le sucer comme un glaçon avant d’y planter mes dents. En espérant que ce bout de viande soit plus tendre que mon talon.

Je ne vomis plus. Il paraît que l’on s’habitue vite au goût du sang. Il paraît même qu’on finit par y prendre du plaisir. Après tout, quel plaisir me reste-t-il ? Je n’ai pas été très malin l’hiver précédent. Mon père avait prévu juste assez de gaz pour une semaine. Il avait acheté les provisions en conséquence. Un peu plus de nourriture que d’habitude, nuit de la Saint-Sylvestre oblige. Le chagrin, la culpabilité et le deuil m’avaient plongé dans un état catatonique. Trois jours seulement. Le quatrième jour m’avait ouvert un abominable appétit. C’était sans réel plaisir que j’avais dévoré seul les rations de fromage fondu, de pommes de terre à l’eau et de charcuterie. En deux jours seulement. Le reste des provisions m’avait permis de tenir trois semaines de plus.

J’ai mangé ma main droite. Je pensais que chaque doigt allait me faire tenir une semaine. Avant-hier, j’ai commencé par l’auriculaire, comme je l’avais prévu. Hier, j’ai terminé la partie la plus dodue de ma paume. Ou peut-être que c’était avant, avant-hier. Je ne sais plus vraiment compter les jours. Je crois que j’ai un peu de fièvre. J’ai sûrement attrapé une infection quelque part, ou peut-être un simple coup de froid. Je trouve encore le moyen de me faire rire. Je n’en ai pourtant plus pour très longtemps. Bien sûr, je possède encore des ressources. Je pourrais bien survivre jusqu’à la fin de l’hiver. Il me reste deux jambes, deux bras et une main. Mais à quoi bon être cul-de-jatte si personne n’est là pour me nourrir ? Je me souviens d’un reportage à la télévision sur un homme-tronc. Il avait un assistant. Il faisait des choses incroyables avec sa bouche. Mes lèvres à moi ressemblent à la face ridée de la lune. Je ne serais pas étonné qu’elles finissent collées à une paroi. Comme dans un mauvais sketch qui se déroulerait à la montagne.

Je me suis assoupi. J’ai même rêvé. Chose rare, je m’en souviens encore. J’étais au volant de la voiture de mon père. J’étais déjà loin du col, loin de la route enneigée. Il n’y avait plus aucune montagne à l’horizon. Seulement du sable et un soleil brûlant. Mon inconscient s’était souvenu à quel point souffrir de la chaleur était un doux plaisir. Quitter le col, ça j’aurais pu. Rouler en direction du sud, m’exiler dans une de ces régions où la misère est plus supportable, me terrer dans un de ces coins où il suffit de tendre un bras sous les branches d’un arbre pour se nourrir... Ça, je l’aurais fait. Mais après avoir caché mon crime, j’étais tellement terrorisé que j’ai usé la batterie de la voiture pour apaiser mes angoisses. Pleins phares dans la nuit. Et c’était fini.

Hier soir, le vent a tout balayé. Je ne suis plus membré correctement pour réparer la fenêtre et la porte. Je n’ai plus la force de me faire un feu. Et même si je le pouvais, comment craquer une allumette avec tout ce vent ? Je suis congelé. Mes confidences vont s’arrêter là. Je vais probablement mourir de froid. C’est long. Si seulement je n’avais pas refermé le cofrrr

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Cnslancelot · il y a
Une histoire qui se dévore ! ;)
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Arsene Eloga · il y a
Bravo
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Soraya Djerrab · il y a
C'est d'une noirceur profonde.. Mais je me suis toujours demandé si les gens finissaient par se manger eux-mêmes à force d'être affamés,alors j'adore!
Bonne continuation, et je vous invite à lire mon histoire, quelque peu "noire" elle aussi :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lodeur-du-cafe-2

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Yann Kral · il y a
Il y a eu des cas d'anthropophagie, mais personne se serait dire si elle est auto-infligée ;) Peut-être !
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Patrick Peronne · il y a
Peut-être pas à lire de bon matin avant le petit dej... sinon, c'est noir de chez noir. Pour une fois, le jury s'est montré à la hauteur. Bravo !
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Julien LEON · il y a
Au coeur des méandres de l'âme humaine
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Cécile Guyot · il y a
My gooooood c'est épouvantable !! J'ai adoré !!! :-))
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Yann Kral · il y a
Au plaisir! merci d'avoir pris le temps :)
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Ombrage lafanelle · il y a
Bravo! C'est férocement bien écrit. Les descriptions sont très bien tournées ! Mes félicitations
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Chantal Sourire · il y a
Bravo !
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Françoise Desvigne · il y a
Bravo Yann !
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Yann Kral · il y a
Merci!

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