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Viaduc de Nogent

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Philippe Deniard

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La rame du RER s’est engagée au pas sur le viaduc de Nogent, loin encore du prochain arrêt prévu : Villiers-sur-Marne ! Problèmes sur la ligne : encore ! Du fait de la courbe, j’aperçois une autre rame, devant, pas si loin que ça de la nôtre. On est pile au-dessus de la Marne qui se la coule douce, trente mètres plus bas. Nous ne sommes que deux dans la voiture : heure creuse de l’après-midi. Une fille, jeune, devant moi, quelques sièges plus loin. Belle ? Je n’en sais rien ; pourquoi faudrait-il que les filles soient belles ou pas ? Étudiante ? Caissière ? Elle a levé les yeux du livre dans lequel elle était plongée. Elle semble revenir d’un voyage, comme si elle atterrissait soudain dans cette rame immobilisée juste au-dessus de la rivière. Elle me voit, ne voit que moi dans la voiture. Elle regarde par la vitre, d’autant plus facilement que, toujours à cause de la courbe, notre rame est légèrement inclinée...
Cette inclinaison à laquelle on ne prête pas attention lorsque la circulation se fait à vitesse normale prend une allure de déséquilibre, d’instabilité quand on est immobilisé au-dessus du vide.
Il me semble qu’elle a esquissé un léger mouvement sur sa banquette, un ripage latéral comme pour s’éloigner du parapet.
Malgré ce geste, dans son regard, je lis une sorte d’inconfort, l’esquisse d’une inquiétude. Je la regarde. Elle reprend son livre, se replonge dans la narration qu’elle vient d’abandonner... Je vois bien qu’elle n’y parvient pas. Il arrive parfois, chacun l’aura éprouvé, que les mots sur la page d’un livre se refusent à vous. Ils forment comme autant de barreaux qui vous interdisent l’entrée dans le récit.
Je tenterai bien une prise de contact, mais, dans ma tenue, je ne suis pas certain que cela lui ferait plaisir. Deux jours que je traine le pavé, deux jours que je ne me suis pas lavé, il fait plutôt chaud et je n’ai pas pris mon déodorant... en fait je n’en utilise pas. Le savon lorsque j’en ai, et pour le coup, j’en manque. Je préfère rester dans mon coin à la regarder.
Elle a renoncé au livre. Elle jette un regard dans ma direction, elle est consciente que je la dissèque même si elle ne voit pas mes yeux, dissimulés derrière les lunettes noires que m’impose ma photophobie. Je dois avoir une de ces têtes !
Elle tente une incursion visuelle par la vitre ; elle ne s’attarde pas, la flotte en dessous ne la rassure pas. C’est joli pourtant le coin, d’un côté le port de Nogent, un confort de bon aloi, de l’autre des petites maisons à toit de tuiles pour la plupart. Une population majoritairement portugaise, à ce qu’il parait, des descendants de ceux qui ont construit le viaduc sur lequel notre rame est immobilisée. La fille me fait toujours face, plusieurs banquettes devant. Elle se retourne, envisage-t-elle de quitter sa place, de rejoindre une autre voiture ? Devant il n’y en a pas, c’est la machine, derrière, c’est possible, il faudrait qu’elle passe devant moi, je crois bien qu’elle n’ose pas. La vue, l’odeur, la peur ?
C’est vexant ! j’ai presque envie de lui dire : « Faut pas vous gêner ! », mais, avec ma voix cramée par le tabac qui me donne une tonalité de baryton, je crois bien que je l’effraierais encore plus. Si je m’approche, je vais la traumatiser. La pauvre : d’un côté le vide, relatif, trente mètre, c’est pas la mer à boire, de l’autre, moi. Une espèce de clochard mal embouché qui va retrouver, si tout va bien, l’appartement qu’il a quitté quelques jours plus tôt, mis à la porte par sa chère et tendre épouse qui en avait plus qu’assez de vivre avec un ivrogne. Elle est partie, heureusement j’ai conservé les clés.
La fille me fait songer au Petit Poucet, pour le coup, la rame devient la maison de l’ogre et c’est moi qui endosse le rôle du gourmand de chair fraiche. J’ai comme une envie de lâcher un grand rire de gorge... ahahah, de me frotter les mains, mais faut mieux éviter, je me suis fait une belle entaille, je ne sais plus trop comment, et je n’ai pas envie que la plaie s’ouvre à nouveau.
Si on reste là, je crois bien que la fille va se trouver mal. Elle fouille dans son sac, elle cherche quelque chose : un téléphone ? En tout cas elle ne trouve pas. Le vide dehors, moi dedans et elle, toute seule : ile déserte au milieu d’un océan qui gronde...
Ah ! un coup d’avertisseur, c’est certainement le signal d’un prochain départ... D’où je suis, effectivement, je constate que la rame qui nous précédé a repris sa marche, lente. La légère ondulation qui anime la nôtre suffit à briser l’immobilité, on a gagné quelques hectomètres.
La fille se prend à espérer, je suis certain que dans son esprit le vide est moins profond, ma présence devient moins pesante. Peut-être se dit-elle qu’une fois passé le viaduc, si c’est nécessaire elle pourra sauter par la fenêtre. C’est parfois rassurant de savoir que l’on pourrait sauter par la fenêtre !
On roule, toujours au pas ; nous avons franchi la Marne, on s’engage dans la courbe de sortie du viaduc, la rame s’incline encore un peu. La fille regarde de l’autre côté, sans bouger les yeux, c’est le ciel qui s’offre à elle ; je le sais j’ai déjà fait l’expérience.
On roule au pas du coureur à pied, on semble bien parti. Je suppose qu’elle voit la main de l’ogre s’éloigner d’elle...
Je songe à mon appartement, comment vais-je le retrouver, et ma solitude, comment vais-je l’habiter ?
On roule pour de vrai, on devrait tenir jusqu’à Villiers, c’est là que je descends. Je me lève. Elle attend un peu, se lève à son tour. Je suis devant la porte, la rame s’arrête à quai, elle est derrière moi. Je me retourne. Elle voit ma main bandée. La porte est ouverte, j’esquisse un pas, elle me regarde, elle esquisse un sourire... ma solitude sera moins sombre.

PRIX

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Pascal Depresle · il y a
De belles rencontres, un joli texte, mes votes. A l'occasion mon 7h24 vous invite, si ce n'est déjà fait.
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Calista · il y a
C'est un écrit très vivant et agréable à lire. Vous avez mon vote, je vous invite à découvrir mon texte en lice pour ce prix
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/selection-naturelle-4
Merci d'avance

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Arlo · il y a
Les transports en commun sont propices aux rencontres. Il y a deux mondes entre vos deux personnages. Très réussi. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir ses deux poèmes *sur un air de guitare* retenu pour le prix hiver catégorie poésie et *j'avais l'soleil au fond des yeux* de la matinale en cavale. Bonne chance à vous. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/javais-lsoleil-au-fond-des-yeux