Vertige de l'amour

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À toute fin de compréhension, ce texte emprunte son titre à l’œuvre d’Alain Bashung et sa chute à la chanson « Osez Joséphine ». De plus, toute ressemblance avec des faits réels survenus, notamment dans un commissariat parisien, ne serait que pure coïncidence. De la même manière, si des personnes venaient à se reconnaître dans une ou un des protagonistes de cette « fantaisie », il va sans dire que ce ne serait que le résultat d’un flagrant délire.
— Ah ! on rigole bien dans cette brigade !! Encore Chalumeau… raconte-nous encore ton histoire et surtout avec les détails !!
— Mais chef… ça fait déjà deux fois !
— Abandon de poste, je te rappelle que tu es, ni plus ni moins, passible d’une révocation pure et simple. Alors tu t’exécutes et tu fais pas chier ! En plus y a cet abruti de Boisseau qui vient d’arriver, faut qu’il en profite !
— Bon… j’étais en faction à l’angle des rues de Brancion et des Morillons à régler la circulation lorsque j’entendis une voix grimper dans les aigus : « Mais fichez-moi la paix enfin !! » Une jeune femme, chargée de provisions, venait de s’étaler au milieu du passage piéton sur une bande grise, rendue grasse par la pluie incessante. Et un salaud passant par là, qui, sous couvert d’aide à autrui, profitait allègrement de ses formes en égarant ses mains. Surpris par l’injonction, l’homme s’est légèrement éloigné, en clamant à haute voix à qui voudrait bien l’entendre, « Ça vaut vraiment pas le coup de rendre service, l’espèce humaine est décidément mal barrée… » Je vous jure, y en a quand même qu’ont du souffle !! N’obéissant qu’à mon instinct, j’abandonnais le carrefour, mon sifflet, et fonçais vers eux. Le pleutre, m’apercevant, sitôt cessé son soliloque a filé fissa. Moi, comme dans un rêve, ne m’appartenant plus tout à fait, mû par une force venue d’en haut, je me retrouvais à terre, occupé à rassembler le kilo de goldens propulsé hors du cabas lors de la chute. C’était chose faite, elles n’étaient pas d’un gros calibre mais toutes tenaient dans mes mains – faut dire que j’ai de sacrés battoirs hein ! La victime, interloquée, m’a dévisagé puis son regard s’est attardé sur les pommes et de fait, j’ai accompagné le mouvement. On s’est mis à osciller en cadence, entre coup d’œil sur les fruits et œillade appuyée. Un vrai ping-pong qui s’est achevé sur mes mains jointes et tendues en guise d’offrande ; on aurait dit une corbeille, une nature morte, un Courbet… C’était beau, la petite semblait émue, toute chamboulée, encore sous l’effet de sa chute et des agissements du sagouin.
— Putain chef… Y raconte bien ce con ! Dis donc, Courbet c’est pas plutôt des culs qu’il a peint ?!
— ?
— Continue, t’occupes pas de Boisseau, il n’a aucune culture.
— L’automne tirait sa révérence et le talon de sa botte s’était tiré aussi. Par bonheur, seule une trentaine de mètres restait à parcourir avant de pousser la porte de son logis. Afin de lui éviter un déhanchement grotesque, je lui ai proposé mes bras. Joli tableau sûrement qui semblait ravir passants et tenanciers des négoces avoisinants, lesquels à notre passage, se poilaient, hilares de voir déambuler sous l’ondée, un agent de la circulation gaulé comme un gorille et une femme qui ressemblait à Naomi Watts dans la version très aboutie d’un King Kong ; celle-ci avait de surcroît, noué ses mains autour de mon cou, dans un souci de confort, j’imagine. Enfin au sec, elle a déposé le sac de courses sur le sofa, inspecté son coude légèrement enflé qui commençait à bleuir. J’ai posé ma casquette et cherchant une contenance, je me suis évadé quelques instants au travers des fenêtres du salon qui offraient une vue plongeante et vertigineuse sur Mon carrefour. Ici-bas, automobilistes, cyclistes et trottinettistes faisaient preuve d’une adresse diabolique, se frôlaient en tous sens mais jamais ne se touchaient, réalisant ainsi une chorégraphie digne d’un ballet de Pina Bausch. J’en tirais la conclusion, non sans une once d’amertume, que tout ce petit monde se démerdait finalement beaucoup mieux sans moi…
— Boisseau
— Oui chef !
— C’est qui Pina Bausch ?
— …
— C’est une danseuse… andouille ! Boisseau, si j’avais un doute, tu viens de me l’ôter…
— C’est aussi une chorégraphe, chef !
— Oui, bon, passons Chalumeau, n’en rajoutons pas, les faits, rien que les faits !
— C’est au moment où j’allais prendre congé que cela a commencé
— C’est-à-dire ?
— Elle s’est penchée vers moi, m’offrant une vue plongeante sur le carrefour de ses seins à m’en foutre le vertige, tout en me demandant d’une voix douce : « Mets de la musique y a ce qu’il faut dans le salon et fais-moi couler un bain chaud, mio Salvatore… »
— Elle est espagnole ?
— Boisseau ferme-la, c’est de l’italien ! Continue Chalumeau, alors ?
— L’altruisme chef, l’altruisme… c’est ça qui m’a guidé…
— L’altruisme !! Mon salaud, toi non plus, tu ne manques pas de souffle ! Ça valait le coup de rendre service au moins ?!
— Durant les préliminaires, on a fait preuve d’une adresse diabolique, se frôlant sans se toucher ou presque…
— T’entends ça Boisseau…
— Ses fesses, admirables, n’étaient pas bien grosses, une seule de mes mains a suffi…
— Ah le con !
— On s’est mis à osciller en cadence…
— Ah l’enfoiré !
— J’ai entendu sa voix grimper dans les aigus…
— Mais encore ?
— Jusqu’à couvrir les riffs de guitare et la voix de l’interprète.
— On y vient !
— Elle m’a regardé de ses grands yeux brillants, le chanteur nous recommandait de faire hennir les chevaux du plaisir et que… 
— … Et que ?
— Ben c’est tout chef, je ne vois pas trop ce que je pourrais ajouter sans tomber dans le scabreux, le grivois et ça, je ne crois pas que ce soit votre came !
— … Et que ?
— ?
— Allons Chalumeau faites un effort !
— ?
C’est à ce moment précis que le chef qui venait d’écraser un joint dans le cendrier s’est levé, a effectué un léger déhanchement grotesque et pas très rock’n roll puis m’a annoncé sur un ton péremptoire :
— Et que ne durent que les moments doux Chalumeau ! durent que les moments doux !!
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