Vertige

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Finaliste
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Si je savais dessiner, je peindrais des paysages mélangés, réels ou fictifs, naturalistes ou intérieurs, imaginaires ou malaxés par la mémoire. Ah, je les vois si bien ! Mais comme je ne sais  [+]

Image de Automne 19

Malgré les casques antibruit qu’on nous donne, je m’abrutis tout au long du jour dans un tintamarre de marteaux-piqueurs, de tunneliers, de crissement des rails. C’est un monde souterrain où tout s’entrechoque et se cogne. Au coup de sifflet du contremaître, je remonte à la surface en titubant, tout ça tape encore dans mon crâne.

J’ai trois heures d’ascenseur pour rentrer chez moi. Jusqu’au 30e étage c’est bondé, il n’y a pas assez d’espace pour déployer le New York Post. Puis il faut courir pour attraper la correspondance et prendre l’ascenseur qui se vide peu à peu jusqu’au 86e étage, où l’on patiente dans les stratus et le froid glacial de la plate-forme d’observation. De là on prend un ascenseur vieillot, poussif, dont les habitués se connaissent tous, et qui s’arrête comme à l’agonie au 102e étage. Je finis le trajet à pied par des escaliers déserts d’acier inoxydable, puis une échelle métallique et j’y suis. Je me décapsule un soda, m’affale dans mon rocking-chair et m’étire enfin.

J’habite à côté du réservoir d’eau. Dans le fouillis des antennes, des conduits, des paratonnerres, des arches, des arêtes, des sacs de rivets oubliés, vivent là des astrologues, des astronomes et des astronautes, des météorologues qui surveillent l’arrivée des blizzards, des aviateurs à la retraite, des physiciens des nuages, ainsi qu’une paisible famille de gorilles de sang royal installée là depuis la Grande Dépression.

Le dernier bruit, dont chaque barreau de l’échelle me détache un peu plus, est le bourdonnement sourd des machineries d’ascenseurs. Il descend en tourbillonnant comme la neige jusqu’à la 5e avenue, et disparaît dans la circulation et le vacarme de la rue. Puis plus rien.

Sur la terrasse, dans mon jardin de poutrelles aux arbres glacés de zinc et d’acier, j’observe les nuées couleur de soleil couchant des papillons monarques, surgis des Grands Lacs. Parfois, des oiseaux migrateurs volent en chevron, infatigables, les engoulevents, coulicous, tangaras écarlates, moucherolles, bécasseaux sanderling, grues, grives à dos olive, barges hudsoniennes. La nuit tombée voyagent les cailles des blés. Quand soudain passent des saumons remontant des rivières célestes, je sais que je me suis endormi.

Quand mon amie me rend visite, nous grimpons ensemble vers un autre ciel, encore plus haut, où l’on n’entend plus que le murmure joyeux de nos baisers et le froissement soyeux des nuages.

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Martial Djah · il y a
Une pourpre...
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Vrac · il y a
Merci Martial
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Martial Djah · il y a
Tu le mérite.
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Abdellah Habib · il y a
Une douce prose.
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Vrac · il y a
Merci Abdellah
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Isa. C · il y a
Très joli.. J'aime beaucoup..
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Vrac · il y a
Merci Agathe, cela me fait plaisir
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Gina Bernier · il y a
Habiter au sommet des grattes-ciel et travailler sous terre , une vie faîte de haut et de bas au sens propre du terme... Heureusement qu'une amie est là
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Vrac · il y a
On tourne la scène de 90 degrés, et c'est la vie des banlieusards. Heureusement que l'amour survit au fin fond des banlieues
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Zalma Solange Schneider · il y a
Un texte surprenant, une très belle écriture… et tout mon soutien !!
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Vrac · il y a
Merci beaucoup
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M. Iraje · il y a
Je n'ai hélas que 5 voix pour ce 7 ième ciel ...
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Vrac · il y a
C'est vrai, ce n'est pas beaucoup, mais quand même un grand merci
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Jean-Francois Guet · il y a
la tête pas si en vrac que ça ...
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Vrac · il y a
C'est vrai, sinon on ne survit pas dans les grandes villes
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François Duvernois · il y a
Bonne chance pour la finale, Vrac.
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Vrac · il y a
Oui bon, sans pub, comment faire contre les grosses machines
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François Duvernois · il y a
Ma réponse : le prix du Jury.
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Vrac · il y a
Hum... Vous auriez un nom à me citer, parmi les membres du jury ?
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Sylvie Neveu · il y a
Mon soutien chaleureux
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Bruno Teyrac · il y a
Un texte plein de poésie, qui transporte le lecteur d'un monde souterrain jusque dans les hauteurs et qui culmine avec les transports amoureux, après les transports en commun bondés dans lesquels le temps pèse. On se sent léger, serein à la fin. Bravo et bonne finale !
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Vrac · il y a
Orphée remontant des enfers, peut-être, et ça valait le coup de ne pas se retourner, cette fois

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