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Une fête foraine en province.

Un samedi après-midi de fin octobre, une journée humide et triste ou ensoleillée et parée des plus belles couleurs du feu automnal, c’est comme vous le sentez, jusqu’ici votre seul et dernier espace de liberté, car soyez assuré que ce qui suit est imposé.

Après avoir tourné un moment sur l’immense parking, la berline embrasse cette place légèrement excentrée. Certes il y aura un peu de marche pour rejoindre les manèges mais au moins le risque de retrouver la belle carrosserie meurtrie de coups de portières paraît-il raisonnablement bas à son fringant propriétaire. Un dernier bip comme pour rassurer sur l’inviolabilité du rutilant véhicule et nos deux personnages sont en route.
Sur ce parking se dirigent en silence, vers les lumières et la fureur, vers ces chimères et leur future douleur, un père et un fils. L’homme a quarante et un ans, l’enfant huit, et tous deux progressent vers l’inconnu, cette fête foraine que fréquentent régulièrement depuis deux semaines les camarades de classe de celui que nous continuerons d’appeler « l’enfant ».

Un soir à table, à l’appui d’une timide allusion, les parents ont cru comprendre que ça lui ferait peut-être plaisir, au petit, d’aller « faire un tour à la foire » lui aussi, histoire de pouvoir partager les discussions de ses copains. Profitant d’un week-end durant lequel il n’aurait pas beaucoup à travailler, s’étant avancé sur sa présentation PowerPoint du séminaire d’animation des commerciaux de la semaine prochaine, le père a alors initié l’idée de cette sortie avec son fils, de la même façon qu’il présente un projet à un client... forces versus faiblesses, opportunités versus menaces. La famille a échappé de peu au PowerPoint...

Les voilà à présent qu’ils errent entre les manèges. Le bruit ambiant est assourdissant, ce bruit qui couvre enfin le silence qui s’étend sur eux depuis qu’ils ont quitté la maison, depuis qu’ils ont laissé leur mère ou épouse seule en équilibre avec les ruines de la maison... depuis qu’ils sont père et fils.
« La chenille infernale ». Combien cette attraction avait pu le faire rêver à l’âge de son fils ! Ou était-il un peu plus âgé ? Peu importe... Il achète un ticket au type dans sa petite cahute scintillante qui lui rend la monnaie sans même lever son regard de l’écran de télé posé à côté de la caisse. Il jubile par avance du plaisir que va prendre son môme, à n’en pas douter il se souviendra plus tard de ce moment avec émotion ! Un instant, un battement de paupière, il perçoit alors de manière fugace une sensation qu’il ne saurait définir, qui serait presque agréable, encore un truc dont on doit parler dans les magazines de psychologie que s’envoie sa femme. L’enfant monte sur le manège, terrorisé, il a bien vu tout à l’heure que cet engin tournait à une vitesse impressionnante, il a entendu les cris, vu les têtes qui volaient dans tous les sens. Mais ça a l’air de faire tant plaisir à son père, ce serait comme repousser d’un geste de la main un chocolat qu’on vous tend. Ce n’est pas bien. Ca ne se fait pas. Même en famille. Même avec son père. Son père qui a pris sur son temps pour l’amener jusqu’ici.

Le père a pris sur son temps, l’enfant prend sur lui. Le père est content, le fils pâlit. Lundi au bureau, il racontera que, lui aussi, il a emmené son gosse à la fête foraine. L’enfant serre les dents, il ne saura que dire à ses camarades quant à son passage dans ce lieu donné pour féérique. Il contient ses larmes et attend que son calvaire prenne fin. Mais pourquoi ne sourit-il pas comme les autres ? Qu’est-ce qu’il a encore ce gamin ? De nos jours on ne sait plus comment leur faire plaisir, ils ont déjà tout, trop gâtés qu’ils sont, c’est sûr ! A son âge, il économisait son argent de poche durant des semaines pour pouvoir se payer des tours sur « La chenille infernale » lorsque la fête s’installerait sur ce grand parking.

Peine perdue, le petit « tour à la foire » tourne court.

Sur le chemin du retour ils voient un père et son fils hilares dans une voiturette des auto-tamponneuses. Ah, si seulement son gamin savait s’amuser. En tout cas, on ne pourra pas dire qu’il ne fait pas d’effort pour s’en occuper... L’enfant les a vus également, il n’a pas pleuré tout à l’heure sous la torture du manège, il ne va pas craquer maintenant.
Ils regagnent la berline. Pas de coups de portières. Une ballade sans blessures apparentes.
Ils regagnent leur foyer, ces murs qui leur servent de pied-à-terre.
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