Vénus chevauchant Jupiter

il y a
4 min
2 342
lectures
202
Qualifié

Ecrire ou écrire. Peut-être écrire. Dans tous les cas, écrire.  [+]

Image de Hiver 2018
J’écris ces mots habillée d’une vieille robe de chambre taupe. Celle que tu m’as offerte l’hiver où il a fait si froid. La glace et le sel dessinaient d’étranges dessins sur le hublot au-dessus de la couchette. On avait appelé ça notre Kama-Sutra givré, il fondait avec le soleil du matin. Je me mettais debout sur le matelas pour l’atteindre, les bras tendus vers la mer, ça faisait remonter mes seins. Tu me regardais en contrebas et je sentais ta main se glisser entre mes fesses.
Pardonne-moi, je n’y arrive toujours pas, combien de fois me l’as-tu répété ?
— Arrête avec tes histoires de fesse, on appelle ça un cul ! Et ton cul me fait bander...
— Moi j’ai toujours préféré le mot fesse.
— Conneries bourgeoises !
— As-tu déjà vu beaucoup de bourgeoises caresser du doigt un Kama-Sutra givré comme ça après une nuit d’amour ?
— Tu peux le dire, une nuit de baise...
Plus fort que toi, il fallait que tu me reprennes. Tu voulais mettre des mots que je n’aimais pas sur notre histoire d’amour.
— De cul, ose le dire, histoire de cul...
Et ça recommençait. Cul, bite, chatte, etc. J’ai toujours eu l’impression que tu faisais exprès pour nous salir.

Donc je suis là avec ma vieille robe de chambre taupe à écrire ces mots par une nuit d’insomnie. Toi, toi, toi, il n’y en a que pour toi.
— Tu penses à un autre, oui...
As-tu seulement pensé à laisser de la place pour un autre ?
Je ne sais plus faire que ça, penser à toi.

Toi et moi on s’est rencontré le soir d’un rapprochement entre Vénus et Jupiter. Cette conjonction interplanétaire se produit en moyenne tous les treize mois. J’aurais dû y voir je ne sais quel présage, moi qui suis toujours à l’affût de ce genre de truc.
On était tous les deux invités chez un astronome, ami d’amis et tout ça. Il y avait une chance sur cent mille qu’on ait des amis communs.
Je n’y ai vu que des heureux hasards. Toi tu as vu mes seins.
— J’ai maté ton décolleté toute la soirée... y’avait du monde au balcon !

On a passé la nuit à scruter Jupiter et Vénus au-dessus de l’océan en buvant des mojitos. Les planètes étincelaient dans la nuit noire. Cela faisait des jours qu’elles se rapprochaient l’une de l’autre. Tu étais en mer, tu as raconté que tu n’en pouvais plus de les voir se tourner autour – c’est plus des préliminaires, c’est de la torture oui...
Et le moment est arrivé, féérique, des deux planètes se rejoignant.
— Vénus chevauchant Jupiter, enfin !
Tu as prononcé cette phrase en me fixant. J’ai rougi, je n’ai pas su quoi dire.

Je n’ai jamais compris ce que tu m’avais trouvé. A part mes seins, j’étais plutôt banale comme fille, de celles sur lesquelles on ne se retourne pas forcément. Mais toi tu m’as regardée et...
J’entends déjà ton ricanement.
— Conneries sentimentales...

C’est vrai que j’avais trop bu, je ne sais pas boire. Le goût de la menthe, du rhum. Des étoiles plein les yeux. Quand on s’est retrouvé tous les deux sur le port, les premières traces de l’aube commençaient à salir l’horizon, il n’y avait plus que cette lumière pâle qui annonçait un jour nouveau. Tu m’as emmenée dans la cabine de ton bateau.

Je pourrais raconter encore et toujours. Tu dois me trouver pathétique à ressasser dans ma vieille robe de chambre taupe que tu m’as fait jurer de toujours garder.
— Et rien en dessous surtout ! Un jour je te prendrai nue sous ta robe de chambre...
Tu m’en as fait promettre des choses. Et moi je t’ai toujours obéi. Tu prétendais que j’étais trop docile.
— Tu ne peux pas te rebeller un peu... Apprendre à dire autre chose que oui ?
Tu disais ça mais ensuite tu me caressais, pour mieux m’emporter avec toi dans le plaisir. A en hurler. Après on restait là entrelacés, nos sueurs mélangées. Ta peau salée. Et moi trempée de nous deux, ça me collait au corps.

Tu pouvais partir ensuite pendant des semaines, des mois, même quand tu étais en mer, je n’étais plus jamais sans toi.

— Est-ce que je t’ai déjà dit que je t’aime ?
— Tu aimes ma queue, oui !
— Arrête s’il te plaît...
— S’il me plaît, moi, d’aimer ta chatte...
Pourquoi est-ce que tu t’es toujours senti obligé de me choquer avec tes mots crus ?
— Je n’en connais pas d’autres...
Mais tous ceux que tes mains promenaient sur moi, pourtant, je ne peux pas les oublier.

On est descendus dans la cabine. C’était tellement petit, j’avais trop bu, je titubais. On était serrés comme dans une bulle. Tu m’as déshabillée, impatient, brutal.
— On fera les préliminaires après.
Tu attendais depuis des semaines.
— Jupiter chevauchant Vénus...
Tu me voulais sur toi directement, je te sentais dur contre moi. Tu m’as mordue, griffée, je me suis ouverte, mouillée. J’ai saigné. Tu ne savais pas. C’était la première fois.
Quand tu es entré en moi, le plaisir est entré aussi et, avec lui, la vie.
On a recommencé tellement de fois après.
Jamais tu ne m’as dit « Je t’aime ».
Toujours tu m’as dit « Tu me fais bander ».
Tu partais, tu revenais. « J’aime aller et venir en toi ».

Je suis là à écrire ces mots alors que dans la chambre à côté, un homme dort qui n’est pas toi. J’ai pensé que, peut-être, il parviendrait à t’éloigner de moi mais si tu savais comme j’ai hâte maintenant qu’il s’en aille.
J’ai enfilé notre vieille robe de chambre taupe, comme une deuxième peau sur l’autre, celle que tu as laissée. Abandonnée. J’entends ta voix.
« J’espère que tu es à poil dessous ! »
Je suis nue et j’ai froid.

Ton bateau a disparu en mer au mois de juin, vingt-cinq ans presque jour pour jour après notre rencontre.
— Tu sais bien que les anniversaires ce n’est pas mon truc...
La nuit était étoilée, Vénus chevauchait Jupiter. Deux diamants étincelant dans le ciel, collés à n’en former plus qu’un. La mer était calme pourtant.
Quand ils ont retrouvé ton corps, c’est moi qu’ils ont appelée.
La mer, le sel, les crabes avaient fait leur sale boulot. J’ai juste reconnu le pull. J’avais brodé sur la poitrine, à la place du cœur, nos deux initiales.
Entrelacées, elles ressemblaient à une ancre.

202

Un petit mot pour l'auteur ? 65 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de chris elleouet
chris elleouet · il y a
très beau récit bien emmené! J'aime!
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
J'ai eu beau lire tous les albums de Tintin, je n'avais encore jamais découvert que le Capitaine Haddock était un obsédé du sexe. Voila une ignorance de réparée. Enfin après 3 mois en mer on peut le comprendre. Derrière la rusticité du bourru, qui lui sert simplement de masque, se cache tout de même une grande tendresse et c'est ce qui émane en fin de compte de votre histoire. La construction du texte avec des briques juxtaposées qui ont gardé la mémoire d'une parole, d'un échange, est intéressante.
Image de Paul Brandor
Paul Brandor · il y a
Un beau duo duel avec toujours autant de sobriété et d'efficacité dans l'écriture. Mes voix.
Image de Proton40
Proton40 · il y a
Un récit émouvant et tendre. Dans ces mots crus, l'amour est à croire....
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Des mots crus chez "lui", délicats chez "elle", mais la pudeur, si bizarre que cela paraisse, s'exprime parfois de façon peu conventionnelle...
Je suis ravie que Luc Michel ait partagé son coup de cœur sur le forum où je n'étais pas allée depuis un certain temps. Bonne chance, Fabienne !

Image de Fabienne BF
Fabienne BF · il y a
Joëlle votre commentaire me va droit au coeur parce que c'est exactement ce que j'ai voulu traduire ... et du coup, d'une certaine façon, vous "légitimez" cette histoire d'amour. Merci beaucoup et à bientôt.
Image de Hermann Sboniek
Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Fabienne. J'adore tout simplement, les mots sont à leurs places et les sentiments aussi. Une belle tranche de vie avec les deux pieds ancrés dans la réalité. Bravo.
Image de Fabienne BF
Fabienne BF · il y a
Bonsoir Hermann et merci pour ce commentaire qui résume bien en effet ce que j'ai voulu raconter. Les amants ne parlent pas forcément le même langage, ce qui ne les empêche pas de s'aimer... au-delà de leurs différences. Merci et à bientôt
Image de Francine Lambert
Francine Lambert · il y a
Une très belle histoire d'amour, très touchante et où la narratrice parle avec le coeur. J'ai aimé ses réticences devant le langage cru de son amant, leurs différences et leurs connivences, bref tout ce qui les a unis, j'ai aimé aussi votre façon d'évoquer ce manque qu'elle éprouve des années plus tard . . . mes votes Fabienne et à bientôt !
Image de Fabienne BF
Fabienne BF · il y a
Je suis à mon tour très touchée que vous ayez perçu tout ce que j'ai mis dans cette histoire... Merci beaucoup pour votre lecture et votre commentaire. A très bientôt Francine.
Image de Francine Lambert
Francine Lambert · il y a
Avec grand plaisir Fabienne !
Image de Nualmel
Nualmel · il y a
Ceux qui postent votre lien en coup de coeur dans le forum ont raison.
J'ai beaucoup aimé. Ressenti avec votre narratrice. Partagé.
Et votre plume est délicate. Elle sait parler de "cul". Sans aucune vulgarité. Avec pudeur. La pudeur aussi est là pour dire le chagrin et le manque.
Très beau texte, vraiment.

Image de Fabienne BF
Fabienne BF · il y a
A mon tour d'être touchée par vos mots. Touchée d'être parvenue à vous faire partager ce ressenti et de ne pas y avoir vu qu'une banale histoire de "cul" là où je souhaitais écrire une histoire d'amour. Je vous remercie et vous félicite pour votre Choix, écrit pendant la matinée en cavale. Il est particulièrement brillant.
Image de Nualmel
Nualmel · il y a
Merci ! Je viens de voir que j'ai de nombreux textes à lire sur votre page. Celui de matinale en premier, c'est bientôt la fin de la qualification...
Image de Valérie Labrune
Valérie Labrune · il y a
Ce texte fort, mêlant brutalité de l'intime à la douceur des sentiments, désarçonne au départ puis prend son ampleur à en devenir poignant. Je ne saurais pas dire si j'aime, un peu mal à l'aise en fait, trop pudique pour en parler, mais ce récit me marque, me bouscule, parce qu'il continue de vivre, au-delà, quelque part dans le silence de l'attente frustrée de ce personnage féminin qui ne peut oublier l'homme disparu, aimé tendrement, délicatement et fougueusement à la fois, et néanmoins dans un goût amer, celui de n'avoir pu goûter de lui que son animalité quand elle aurait tant voulu recevoir de lui les égards qu'elle lui a témoignés. L'expression de ce besoin inassouvi, indélébile dans son âme, est très émouvant.
Image de Fabienne BF
Fabienne BF · il y a
Merci beaucoup Valérie pour cette longue analyse bienveillante. Merci aussi d'avoir été au-delà de vos préjugés, ce qui n'est pas forcément aisé. Pour moi aussi, ce texte a été presque douloureux à écrire et j'ai parfois dû me faire violence pour aller au bout de ce que je voulais exprimer sans fard ni concession... A savoir cette opposition dans la façon que chacun a parfois de vivre une relation amoureuse. Et notamment le vocabulaire que l'on emploie qui est propre à chaque amant. Sachez donc que je vous comprends aisément et vous suis d'autant plus reconnaissante. A très bientôt.
Image de Luc Michel
Luc Michel · il y a
Ouf! Quelle claque! Enorme coup de cœur pour moi...comment dire ? Vous savez trouver les mots, les phrases qui tombent pile où il faut, toute la détresse de cette femme, elle s'accroche, elle veut y croire et la chute, tout y est. Je suis impressionné (et ça n'est pas la première fois). Un très grand bravo!
Image de Fabienne BF
Fabienne BF · il y a
Merci pour votre coup de coeur, merci pour votre partage d'un texte qui ne fait pas l'unanimité, et pour cause. Certains mots dérangent parfois et c'est tout ce que j'ai voulu exprimer dans cette histoire. On ne parle pas forcément tous le même langage amoureux, ce qui n'empêche pas de s'aimer ! A bientôt Luc, au plaisir de vous lire et de vous faire lire.
Image de Luc Michel
Luc Michel · il y a
J'avoue avoir eu du mal à comprendre. Rien d'érotique ou de salace dans votre texte, je crois que vous n'avez pas été compris, parfois. Mais c'est le risque que nous prenons tous. J'aime beaucoup aussi d'autres textes de vous, une belle découverte pour moi en tous les cas.
Image de Fabienne BF
Fabienne BF · il y a
en écrivant, je ne recherche pas à faire l'unanimité... et j'accepte bien volontiers la critique, sans aucun problème. De toute façon j'aime tellement écrire que je ne peux m'arrêter là. Bonne soirée Luc et à bientôt

Vous aimerez aussi !