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Vents dominants

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Florane

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« Elle arrive ! »
Lise leva les yeux de l’écran radar et regarda Tom d’un air effrayé.
« Tu en es sûre ? Tu as vérifié le vent ?
- Il souffle sud-sud-est, prononça-t-elle avec des sanglots dans la voix. J’ai vérifié mille fois. Il n’y a plus de doute. Elle vient droit sur nous. Elle sera là dans trois heures.
- Mon dieu ! »
Tom se laissa tomber sur la chaise roulante qui recula sous son poids. La nuit enveloppait le nouveau centre météorologique de Battery Spencer. Les racks gorgés d’appareils de mesures abreuvaient les deux seuls scientifiques restants d’informations au clignotement désordonné et incessant. La climatisation ronronnait. De l’autre côté du Golden Gate, les lumières de San Francisco peignaient le ciel d’un grand halo jaunâtre.
« C’est donc à notre tour. », soupira Tom.
Il se leva sous les yeux emplis de larmes de Lise et s’approcha de la vaste vitre de la salle de contrôle située à cent-soixante-dix pieds du sol. Au loin, de l’autre coté du détroit, il devinait l’éclairage rectiligne des grandes artères du district de Richmond.
« Tous ces millions d’êtres... Hommes, femmes enfants emportés dans leur sommeil...
- La brume va d’abord atteindre San José. Et deux heures plus tard, elle sera sur nous. Sa vitesse est de 25 nœuds. »
Elle s’approcha d’un écran d’ordinateur qui affichait multitude de graphiques. Un carré de trois pouces en haut à droite était complètement noir.
« Le centre de Salinas n’émet plus ! »
Elle se prit le visage dans ses mains tremblantes.
« Ils sont tous morts ! », ajouta-telle avant d’éclater en sanglots.
Tom la rejoignit et elle vint se blottir entre ses bras. Il la serra fort alors qu’elle redoublait de sanglots. La main du jeune homme osa caresser les longs cheveux noir de jais de l’eurasienne. Elle ne repoussa pas son geste de tendresse tant elle se sentait désemparée.
« Nous avons eu de la chance par rapport à d’autres villes, murmura-t-il. Presque un an de sursis depuis la catastrophe...
- A quoi bon survivre quand tout ce qui vit sur cette planète est décimé peu à peu, renifla-t-elle. Un an d’angoisse et d’horreur à compter les millions de morts partout en Asie, en Afrique, en Europe et depuis trois mois chez nous au gré des vents dominants. Cette brume détruit tout sur son passage. La forêt amazonienne n’est plus... Tom ! Donne-moi la force d’affronter ma mort. J’ai si peur. »
Il la serra encore plus fort, tentant de masquer le propre tremblement de son corps.
Le téléphone du pupitre sonna. Un numéro bien connu s’afficha sur l’écran.
Tom alla répondre en mettant directement le haut-parleur :
« Bonsoir Monsieur le Maire.
- Bonsoir Tom. Je n’aime pas le ton de votre voix.
- C’est pour ce soir Monsieur. Il n’y a pas d’erreur possible. »
Un silence pesant se fit.
« Vous êtes vraiment sûrs ?
- Hélas oui Monsieur, confirma Lise. Les premiers effets se feront sentir dans moins de trois heures. Elle arrive par le sud. »
Un autre silence.
« Bien... Je... Je vais prendre les dispositions nécessaires. De toute façon, une évacuation en si peu de temps...
- Et pour aller où Monsieur ? Pour aller où ? Nous sommes parmi les dernières zones géographiques encore épargnées et vous savez comme nous que rien ne fera faiblir les effets dévastateurs de ce brouillard. Dans quelques jours, l’humanité aura complètement disparu ainsi que tout être vivant sur cette planète.
- Je sais, Miss Jenson, je sais... Je ne sais que vous dire.
- Faites ce que vous avez à faire, Monsieur le Maire, et rejoignez ensuite votre femme et vos enfants. Vivez vos derniers instants avec eux. Faites le pour ceux qui, comme nous, n’ont déjà plus de famille.
- Je comprends... Merci... Merci à vous deux d’avoir voulu assurer cette veille malgré la situation. Que Dieu vous garde. »
Le téléphone indiqua que l’appel était terminé. Lise regarda Tom.
« Comment veux-tu que ça se passe ? »
Il secoua la tête.
« Je ne sais pas. Peut-être sortir à l’air libre et marcher à sa rencontre... »
Elle fit oui, de la tête, les yeux vers le sol, imaginant le moment ultime où les volutes assassines viendraient lécher son corps, son refus de respirer jusqu’à ce que, mue par l’instinct de survie, elle emplisse ses poumons du poison véhiculé provoquant l’arrêt cardiaque.
« Promets-moi! Promets-moi d’être près de moi quand....
- Je ne te quitte plus. »
Ils passèrent de longs moments en tête-à-tête en buvant une bouteille de champagne trouvée au bar du centre complètement déserté. Ils se racontèrent leurs vies passées et réussirent à rire un peu.
Lorsque le moment fut venu, ils prirent la route en direction du Golden Gate. Ils s’arrêtèrent à l’entrée du pont et continuèrent à pied jusqu’à la première arche, marchant main dans la main, directement sur l’asphalte vide de tout véhicule. La nuit était profonde, le silence pesant. Seul le bruit du vent, qui venait vers eux bourdonnait à leurs oreilles. Au loin, du côté de la ville, un brouillard épais avait tout englobé. La brume venait vers eux, avalant le pont au fur à mesure de sa progression. Lise serra la main de Tom et fixa avec effroi les volutes mortelles.
« N’aie pas peur, lui dit-il doucement. Tout va bien se passer. »
La brume les engloutit et continua sa route imperturbablement.

PRIX

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Mab · il y a
J'ai souvent vu la brume montée le long des rues de San Francisco et frissonner de froid . Étonnant votre choix !
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Florane · il y a
Oui, c'est cette brume très fréquente qui m'a inspiré
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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...

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Florane · il y a
Merci Richard ou Laurence
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Pascal Depresle · il y a
Un très bon texte. L'apocalypse gronde. Mes voix. Peut-être aimerez vous "L'héroïne" "Tata Marcelle" ou "Le Grandpé".
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Pascal Depresle · il y a
J'avais déjà beaucoup aimé, une relecture aussi.
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Florane · il y a
Ah! heu ! oui... Désolé... j'aurais du vérifier
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Pascal Depresle · il y a
Pad grave, mais vraiment pas.
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Florane · il y a
Merci Pascal
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Farida Johnson · il y a
The mist, doucement et implacablement mortelle... Les réactions de vos personnages sont tout à fait crédibles et ces derniers instants m'ont fait penser au film de Lars von Trier Melancholia.
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Florane · il y a
Et bien je ne connais pas ce film là... Ma culture (pauvre) s'élargie
Merci Doum

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Coraline Parmentier · il y a
Joli écrit , vous avez mes voix et mes sincères encouragements !
Si mon royaume embrumé vous intéresse pour continuer votre voyage, c'est par ici... (au cas où vous ne l'auriez pas lu)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Florane · il y a
Merci Coraline
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Abi Allano · il y a
Un très beau texte. Bravo Florane!
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Florane · il y a
Merci Abi de cet avis
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Volsi · il y a
J'aime ton texte Florane que l'on peut voir comme une immense métaphore. Quand j'aurai un peu plus de temps je viendrai lire ta nouvelle :)
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Florane · il y a
Dépêche ! Car le désert avance
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Violette · il y a
Partir ensemble dans la brume .............. cette fin du monde parait sereine, ça rassure !
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Patrick Peronne · il y a
Un récit pré apocalyptique rendu vivant par la présence de nombreux dialogues bien tenus et bien rythmés. Un bon texte pour lequel je vote.
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Florane · il y a
Merci Patrick de cette critique
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