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Véluse

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Personne n'aimait Argrandir sinon Véluse, car Argrandir avait le regard noir. Véluse avait appris à lire au-delà des yeux, elle avait appris à voir directement dans le centre de l'âme et, là, avait vu combien Argrandir était doux et généreux. Lorsqu'il traçait son sillon dans les rues de la Cité, il ne regardait pas les autres dans le creux des pupilles, il ne scrutait pas les masses, au contraire, son regard fuyait vers le ciel ou la ligne d'horizon, le plus loin possible, afin de n'effrayer personne, afin de ménager les quiétudes respectives. Les habitants de la Cité se disaient : „Il nous dédaigne“... Mais son esprit était là et bien là, ici, parmi ses semblables, qu'il ressentait vigoureux et grands, intelligents et véloces ; en eux, il se questionnait ; se figurer leur chagrin était sa manière de se soucier de ses pairs : Pourquoi tel marchand a-t-il déplacé son stand ? Pourquoi tel enfant n'a-t-il pas de quoi s'acheter une friandise ? Pourquoi telle femme n'a-t-elle pas de mari pour l'aider ? Argrandir aurait voulu s'approcher de chacun d'eux et offrir son aide en réponse, mais il ne le faisait jamais, il savait que son œil noir tromperait sa bienveillance, que ces gens qu'il aimait plus que tout garderaient son acte en mémoire comme un coup de poignard déguisé, et le maudiraient.

Véluse avait dit à Argrandir combien elle estimait son cœur, elle l'implorait pour qu'il modifiât ce regard qui mentait sur le vrai contenu de son âme, mais Argrandir s'en était excusé, puis il avait dit qu'il n'y pouvait rien, absolument rien, que son visage était ainsi fait et que si les habitants de la Cité ne s'en tenaient, pour juger de ses profondeurs, qu'à cette impression de noirceur, c'était que tel était son destin et qu'il fallait l'accepter ainsi. Argrandir savait que chacun de nous croque dans une pomme véreuse à la robe luisante et dorée plus volontiers que dans une au goût de miel mais à la couleur incertaine et à la peau cabossée. Véluse y ressentait un profond sentiment d'injustice, de malaise, qui se traduisait en des coups de poing donnés au mur de la Grand-Rue (cela faisait dix ans que Véluse en souffrait, et dix ans que le mur s'effritait lentement.)

Véluse voulut alors faire justice définitive, elle se mit, pleurant de joie, à courir parmi les gens de la Cité, dans les rues, sur la place du marché, hurlant, criant, clamant combien Argrandir était bon, extrêmement bon, et qu'il fallait lire dans son âme plutôt que dans ses yeux pour le comprendre. Les gens, cependant, n'écoutaient pas Véluse, ils se contentaient de s'indigner à ses mots, car Argrandir avait le regard noir, très noir, aussi comment une saine femme, cette Véluse, pouvait-elle défendre cet homme au regard de charbon, si ce n'était parce qu'il l'avait convertie à l’infamie, détournée, pervertie ? Les habitants de la Cité se mirent à rire de Véluse, ou à lui jeter des pavés : elle en fut blessée de deux manières différentes.

Véluse pleura peut-être cent ans, ou tout comme. Puis, quand la pluie de son chagrin fut passée, elle alla au mur de la Grand-Rue et le frappa de toute sa haine, de toute sa hargne, de toute sa rage. Ce n'était pas contre les habitants de la Cité, car elle comprenait cette peur ressentie face à Argrandir ; ce n'était pas contre Argrandir lui-même, car elle voyait la plus grande des beautés dans son acceptation du destin qui lui était donné, non, tout cela était juste contre ce mur, qui était là depuis toujours dans la Grand-Rue pour une raison que personne ne comprenait.

Véluse donna un dernier coup et le mur de la Grand-Rue éclata en monceaux de fissures, de cendres et de sable. Les poussières noyèrent Véluse, qui mourut.

Argrandir entendit le grand bruit des briques qui s'écroulaient, comprit, et courut prendre Véluse dans ses bras parmi les gravas. Autour, les habitants de la Cité n'osaient pas s'approcher d'elle et de lui. Ils virent alors que, des yeux de charbon, se mirent à perler des larmes.

Parmi la foule immobile se leva un homme, Frétalus, qui sécha ses yeux et s'adressa à Argrandir avec respect, lui demandant pardon au nom de tous les siens pour avoir douté de son cœur. Argrandir continuait de pleurer, avec Véluse dans ses bras, il souhaitait ne pas céder à la colère, une colère monstre, une colère aussi noire que son regard. Frétalus s'approcha de lui, lui mit une main sur l'épaule et lui demanda ce qu'il attendait des habitants de la Cité en signe de pardon.

Alors Argrandir se leva, et dit aux gens de la Cité : „Voyez, mes amis, voyez jusqu'où nous sommes arrivés ensemble : à la mort de Véluse, notre femme-pont. Regardez ce corps disloqué dans les décombres, c'est nous, vous et moi, qui l'avons fabriqué. Je n'ai guère de chose à vous demander, car je sais aujourd'hui que je ne resterai pas dans la Cité. La réalité est que nous ne nous comprenons pas : vous regrettez que je ne vous regarde pas avec les yeux de la gentillesse, que je crois avoir à l'intérieur de moi ; je regrette que vous n'entendiez pas ma courtoisie quand, par délicatesse, j'évite vos regards. Sachez pourtant que vous vivrez désormais dans mon esprit. J'ai pris tant à penser les mouvements, les couleurs, les formes, les odeurs, les sons de notre Cité, qu'ils sont aujourd'hui implantés dans ma mémoire comme un château sur un rocher. Je veux que la Cité soit heureuse, et elle ne peut l'être que sans moi. Je m'en irai donc, après l'enterrement de Véluse, après vous avoir aidé à déblayer la Grand-Rue de ce qui reste de notre mur.“

Une semaine plus tard, Argrandir était parti pour le désert.
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Chantane · il y a
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