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Valentine's day

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Gobu

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VALENTINE’S DAWN

Je me suis réveillé le premier. Le froid. Couverture polaire fournie par l’Armée du Salut ou pas, quand les chevaux fous du blizzard déferlent en hennissant leur colère sur Broadway, un congélo vrombit dans ta poitrine au rythme de ton souffle. Tes couilles et ta bite se recroquevillent de détresse. Même ton sang charrie des icebergs le long de tes veines. Surtout quand tu pieutes sur un banc de square. Putain de Grande Voie Blanche, jamais elle ne mérite autant son surnom.

Je me suis réveillé le premier et ça m’a fait tout drôle. Généralement, c’est mon pote Fatty qui s’y colle. Pour filer chez Sammy, le snack du coin, et revenir avec deux grands gobelets de caoua brûlant. Et une canette de mousse pour chacun. Extra-strong à 16 degrés garantis brut d’alambic. De la pisse d’âne dopée au tord-boyaux. Pilepoil ce qu’y faut pour affronter une journée de manche sous les tourbillons de flocons.

Je me suis réveillé le premier et j’ai senti à mon côté une présence. Inhabituelle. C’était pas Fatty, ça pouvait pas être Fatty. Il est tellement gros que je pourrais me blottir dans son giron comme mon appareil génital dans mon bas-ventre et me dissoudre dans sa chaleur. C’est comme ça qu’on roupille. Deux SDF blacks encastrés l’un dans l’autre pour se tenir mutuellement au chaud la nuit, ça dérange pas grand monde. Au moins jusqu’à l’ouverture du square au public. De toutes façons, avec cette météo, du public...

Je me suis réveillé le premier et j’ai essayé de renouer le fil. Le mal de crâne ne m’était d’aucun secours. On avait arrosé une assez bonne comptée la veille, ça j’arrivais à me rappeler. Chacun de notre côté. La mendicité c’est pas un sport d’équipe. Un manchard ça passe, deux manchards ça casse. Le chaland fait un détour et adios pesetas. Çà commençait à me revenir. On s’était retrouvés au soir comme d’hab au rade de Sammy. Frigorifiés mais les poches pleines. Tel point qu’on a fait péter la tournée générale pour tout le comptoir. Ceux qui étaient assis autour des tables n’avaient qu’à aller se faire voir. Y avait pas lerche de monde au bar. Freddy-les-doigts-de-fées, le dégourdi qui se mêle aux fidèles à la sortie de l’Eglise pour aller cueillir la quête direct à la source dans leur poche. Le grand Jack le Mac avec sa gapette de cuir et sa gagneuse en minijupe de skaï façon croco venue se réchauffer le michier entre deux passes. Faut bien du courage, dans ce boulot. Et puis y avait aussi une petite jeunette, la seule blanche de l’endroit, littéralement enfouie dans une doudoune en fin de parcours. Une junkie. C’est ce que trahissaient ses joues concaves, ses poignets plus fins que des allumettes et ses pupilles minuscules trouant des prunelles translucides. Au moins elle avait eu sa dose, la pauvrette.

Je me suis réveillé le premier et les pièces du puzzle se mettaient une à une en place. Je sais pas ce qui m’a pris, mais j’avais craqué pour la môme. Au moins elle était pas bégueule. Elle a levé son verre à ma santé comme les copains en remerciant d’une petite voix timide. Les autres commandaient tous du qui dépote mais elle s'arsouillait au jus de fruits. Une camée antialcoolique. Faut de tout pour faire un bas-monde. Je sais toujours pas ce qui m’est passé sous le galure, mais je me suis mis à lui faire du gringue entre deux lampées. Fatty m’observait, le regard chaviré d’incrédulité. Lui et moi on avait été accros dix ans. Depuis on changeait de crèmerie dès que ça se mettait à renifler la dope et on fuyait les camés pire que la flicaille. Mais celle-là, elle me bottait. Elle devait pas avoir plus de dix-sept dix-huit, mais avec l’héro, les années comptent double. Au moins. Et pourtant, elle me bottait. Malgré son teint cachet d’aspirine, ses tifs coiffés au peigne à cinq doigts et sa corpulence de rescapée des camps, elle arrivait pas à être moche. Avant de faire le plongeon dans la mare aux seringues, ç’avait dû être un sacré petit lot. Ça se voyait à l’harmonie de ses traits, l’arrogance de son petit nez retroussé, la majesté de son port de tête. Même son informe pelure n’arrivait pas à dissimuler entièrement des rondeurs faites pour la main de l’homme. Ou de la femme, va savoir...

Je me suis réveillé le premier et tout m’est revenu d’un coup. Une fugueuse, en rupture de domicile familial, une paumée sans toit ni loi comme Fatty et moi. Une sister, quoi, malgré la couleur de sa peau. Elle s’est cramponnée à ma manche à la fermeture du troquet. Je dors sur un banc, je l’ai prévenue, moi aussi, elle m’a rétorqué, à deux on se tiendra au chaud. Fatty faisait un peu la tronche because elle prenait sa place, mais il a un cœur encore plus gros que lui et ça lui faisait plaisir que je me sois déniché une copine. Je te raconte pas ce qu’on a maquillé sous la polaire mais moi ça faisait au moins un an que j’avais pas tenu une gonzesse entre mes bras et elle, elle me serrait entre les siens comme une naufragée sa bouée de sauvetage. Et depuis minuit, c’était la Saint Valentin.

Je me suis réveillé le premier. A la grille du parc faseyait une banderole proclamant Valentine’s Day et mon cœur faseyait en rythme avec elle. Fatty avait été se zoner sur le banc d’en face et roupillait encore. J’ai caressé les cheveux de la môme sous la couverture puis sa nuque, ses épaules direction la suite et mon cœur a brusquement cessé de faseyer.

Je me suis réveillé à l’aube mais pas elle. Elle était glacée comme l’hiver et ses membres déjà raides. Elle avait survécu à la drogue mais le froid avait eu sa peau. Je me suis mis à chialer, mais mes larmes gelaient sur mes joues piquées de barbe. Tu vas pas me croire : elle s’appelait Valentine.

Valentine’s Dawn. A jamais.

PRIX

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Florence Tello · il y a
Mes voix pour Valentine...Héroîne du désespoir au milieu des vivants... Sur un banc le froid a figé l'histoire ...Me restera de Valentine son petit nez retroussé..Son port de tête ...Que dire d'une lecture qui vous emporte en un instant dans l'univers de son auteur ..Excellent bouleversant et magnifique !!!
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Gobu · il y a
Tu es aussi magnifique que tes commentaires. Qu'ajouter ? Merci dpourcette cette visite.
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Marsile Rincedalle · il y a
Génial. L'immersion totale. L'univers des junkies, son désespoir, sa quête perpétuelle et son immédiateté, son no future. Mais il y a aussi la recherche de l'autre, le don de soi et le partage. Une fausse lueur d'espoir qui se termine évidemment comme la petite fille aux allumettes. Un texte percutant, un style corrosif, juste le ton qu'il fallait. Bravo. Ha oui, je retiens que couilles et bite sont acceptés par SHORT. Tant mieux, je ne me gênerai pas de les replacer à l'occasion. Qu'est-ce que vous dites? Un petit sou... attendez... ha voilà, je savais qu'il devait bien se trouver trois voix au fond de mes poches. Ça ira?
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Gobu · il y a
D'enfer, ton pseudo, ma gueule ! Marsile Rincedalle, ça classe son homme d'autor ! Et si c'est vraiment ton blaze, alors là, les ailerons m'en dégringolent sur les targettes. Tchin-tchin !

3 voix ? C'est trop d'honor, Monseñor. On n'a rien donné quand on n'a pas tout donné et t'as tout donné. Y compris dans ton com, aussi percutant qu'un no future aussi lucide qu'une fausse lueur d'espoir, aussi frissonnant qu'une petite fille aux allumettes. Merci.

Gobu

PS : S'y te font suer pour les couilles et les bites, tu remplaces par balloches et gourdin, et tu te drapes dans ta dignité d'auteur populaire. C'est infaillible : on ne touche pas à l'auteur populaire, c'est trop de souci.

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Yoann Bruyères · il y a
Excellent, un style bien prononcé et mordant, un déroulement implacable, très réussi !
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Jenny Guillaume · il y a
Bravo à vous, j'ai beaucoup aimé ^^ Juste peut-être un peu trop d'argot pour la fluidité de la lecture, il en fallait c'est sûr mais les mots simples étaient parfois suffisamment forts :) et par contre cette phrase m'a semblé bizarre : "Ça se voyait à l’harmonie de ses traits, l’arrogance de son petit nez retroussé, la majesté de son port de tête" ! J'ai pensé moi aussi à Bukowski en tout cas. Encore bravo et j'espère que vous ne m'en voudrez pas de ces 2 petites remarques car votre texte est super. Bonne chance !
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Gobu · il y a
Thank ya pour les fleurs. La phrase qui te semble bizarre, cela est peut-être dû à l'emploi d'un langage assez soutenu, voire littéraire. C'est volontaire. D'abord pour marquer une rupture de rythme, une syncope en langage musical. Ensuite, parce que mon narrateur, tout clodo black du South Bronx qu'il soit, n'en a pas moins roulé sa bosse et a eu de saines lectures. Lui et son pote Fatty sont des personnages récurrents de certains de mes récits. Je les ai fait concourir le temps d'une aube de St Valentin...
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Jenny Guillaume · il y a
Ok :)
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Jarrié · il y a
Hélas pas toujours loin de la réalité . J'ai un pote qui a vécu(si on peut dire ) çà il y a douze ans sur un banc .C'était un artiste, un vrai.
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Didier Lemoine · il y a
Mes voix pour toi Gobu, et pour ce texte très prenant. Merci pour cette écriture au couteau qui m'a procuré un joli moment de lecture.
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Stéphane Gebel de Gebhardt · il y a
Magnifique, bien écrit, piquant et amer à la fois. Mes cinq étoiles.
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Sangdragon · il y a
Ca me fait penser a du Bukowski...
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Marie · il y a
Un texte qui prend au corps et au coeur même si ça finit toujours mal pour chacun. Il y a des attentes de la fin qui sont plus dures que d'autres, juste là comme ça, y aurait pu y avoir un coin de ciel bleu...
Des bricoles à revoir peut-être pour plus tard. Merci en tout cas.

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Alice · il y a
Un ou deux petits couacs, à mon avis "appareil génital" ... Un peu trop clinique comme expression, alors que le langage est un peu plus argotique dans le reste du texte. "Faseyait" aussi... Qui necessite pour beaucoup un dictionnaire :). Mais le fond de l'histoire se tient bien
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