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Valentine's day

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Alice Didier

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« L’amour ne laisse rien au hasard ! » peut-on lire en français sur l’étiquette du sachet de thé. Brian Taylor sourit, surpris d’être à ce point submergé par le souvenir. Mais puisque le destin s’en mêle ! Pourquoi ne pas commencer ces vacances parisiennes par un pèlerinage romantique ? L’air printanier qui entre par la fenêtre de la chambre d’hôtel sans se soucier de la date, 14 février, n’incite-t-il pas, lui aussi, à la rêverie ? « Elle est peut-être libre aujourd’hui, divorcée comme tout le monde. » Se dit-il en remontant le Boulevard du Crime.

Garance ! Elle s’appelait Garance et l’avait emmené voir « Les enfants du Paradis » au parc de la Villette, en plein air sur écran géant. Il n’ pas oublié les chaises longues blanches dispersées sur la pelouse, l’odeur d’herbe coupée sous le ciel d’été, le goût de la bière servie dans de grands gobelets de carton, leurs doigts qui s’effleuraient à peine dans la rivière de non-dits qui séparait leurs deux transats. Et la diction si particulière d’Arletty.

Brian arrive face à l’immeuble qui abritait le centre de formation pour adultes dans lequel il enseignait l’anglais, un ancien appartement haussmannien transformé en bureaux. Il revoit le hall bruissant de vie et de jeunesse, la moyenne d’âge ne dépassait pas la trentaine, où les professeurs récupéraient chaque matin l’emploi du temps de leur journée. Autour de la machine à café, anecdotes et plaisanteries s’échangeaient dans toutes les langues sous l’œil vigilant de la responsable : une jeune française énergique, efficace et pétillante, prêtresse de cette moderne tour de Babel. Elle était « gorgeous » Magnifique, époustouflante, superbe ? Aucun mot français qui ne rende ce son plein de promesses. « You’re gorgeous !» Murmurait Brian sur les lèvres de Garance, celle de la vraie vie. Mais il finissait toujours par renoncer au baiser.

Les bureaux sont fermés. Elle ne travaille donc plus ici. Elle peut très bien avoir quitté Paris ou même être morte, qui sait ? « Arrêtons de courir après des fantômes ! » Contrarié d’être à ce point déçu, Brian poursuit néanmoins le jeu de pistes. Sous la sculpture aux horloges de la gare saint-Lazare, ils s’étaient embrassés pour la première fois, sans doute un jour où il avait baissé sa garde.
–Garance, si on vivait ensemble ?
Elle n’avait pas ri pour une fois, une ombre de tristesse était passée sur sa légèreté... Le rapprochement franco-anglais, comme elle appelait leur relation, prenait trop d’importance à ses yeux.
–Je ne quitterai pas mon mari, tu le savais.
Alors, Brian était rentré à Londres auprès de sa fiancée.

Dix ans plus tard, et à son corps défendant, Brian marche dans le sillage de Garance, de l’église de la Madeleine, où elle citait Brassens, aux grands magasins du boulevard Haussmann où elle lui racontait « Au bonheur des dames », paraphrasant Zola dans un franglais farfelu. A l’heure de la pause-déjeuner, il la condamnait à arpenter les rues du 8ème arrondissement pour ne pas céder à la tentation quand elle proposait « Prenons une chambre d’hôtel, on dira au portier qu’on en a pour cinq minutes ! » en référence à l’une de ces blagues françaises stupides. Car elle était aussi effrontée qu’il était timide et rougissant.

Ils finissaient par s’attabler pour grignoter. Volubile, Garance le taquinait sur ses excès de pudeur ou évoquait sa propre passion pour les Impressionnistes, Monet en tête. « Un jour moi aussi je peindrai des mouvements, je ferai danser les couleurs ! ». Brian, sans se départir de son flegme, orientait les discussions vers la grammaire et la traduction. Il aurait utilisé n’importe quel subterfuge pour lui cacher que tout son corps se tendait vers elle, éperdu de désir. Ah ! Le rire espiègle de Garance ! « Tu veux que je t’enseigne les richesses de la langue française ? ». Mais il avait résisté. Ils s’étaient entretenus d’art et de langage jusqu’à s’en abrutir. Pour amuser Garance, Brian abusait des jeux de mots faciles sur son patronyme que permettait la France. « Your Taylor is not rich » protestait-il quand elle chantonnait place Vendôme « Diamonds are a girl best friends ». «Is Brian in the kitchen ? » prononçait-il comme dans un micro pour le plaisir de l’entendre répondre avec son accent inimitable « no, I hope he is in the bedroom ».

Ils avaient découvert un antique ascenseur interdit au public, fer forgé et cage de verre, pour monter admirer les toits de Paris, du dernier étage de la boutique du Printemps. « Comme dans Mary Poppins, Bert ! » disait Garance. Dans la cabine qui s’élève lentement Brian bascule brusquement dans un passé que son subconscient avait soigneusement occulté.

– You’re gorgeous !
– Tu m’aimes ?
– You’re married
– Tant pis pour toi
– Garance, I love you
Alors elle avait fermement posé la main sur son entrejambe de jeune homme timoré en murmurant « Oui, je vois ça » et s’était échappée en riant, le laissant à la fois profondément choqué et incapable de marcher ! A présent il comprend que Garance réagissait à la frustration. Son caractère bouillonnant s’exaspérait de l’attitude réservée qu’il lui opposait. « Maintenant que j’ai mûri, peu m’importeraient le mari invisible, les rendez-vous secrets, les sentiments furtifs ! ». Il s’était tellement ennuyé dans son existence rangée de professeur d’université ! Garance mettait de la fantaisie dans toute chose, c’était peut-être le seul moyen de supporter l’éphémère de la vie.

« Assez de nostalgie ! Je m’accorde un café sur la terrasse et j’arrête mon cinéma.» Aujourd’hui, comme autrefois, la brasserie accueille les tableaux d’un peintre encore inconnu. Œuvres dansantes et colorées. Le cœur de Brian palpite. C’est un vernissage. L’artiste lui tend une coupe de champagne, un rire dans les yeux. Loin de l’assurance qu’il pensait avoir acquise, Brian n’en finit pas de bégayer son prénom. D’un geste doux elle lui montre l’affiche, le titre de l’exposition : « Paris est tout petit pour ceux qui s’aiment comme nous d’un aussi grand amour.»

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Zalma · il y a
C'est joli, doux et léger... à la fois plein de nostalgie et d'espoir !
(mon vote tardif...)

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Alice Didier · il y a
oh non pas que mignon jai travaillé comme une dingue :)
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JHC · il y a
vote tardif. C'est mignon:)
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Joss31 · il y a
Je vote, bien sûr ! Bises
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Joss31 · il y a
Belle histoire romantique....
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Alice Didier · il y a
Beaucoup grâce à vous ma correctrice préférée !
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Abi Allano · il y a
Une jolie histoire. Bien menée. Vous avez mon vote et mes encouragements.
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Denis Berger · il y a
J'adore.
Merci bises

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Alice Didier · il y a
Merci beaucoup, je si très touchée... ah "les enfants du paradis " quelle merveille :)
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Vivian Roof · il y a
Très belle histoire, joliment racontée... Les amants de Paris ! J'ai presque revécu quelques instants de ma jeunesse ! Dommage que Lucky Luke en soit absent, mais j'accepte votre choix...
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Alice Didier · il y a
Je vous remercie, pour Lucky Luke, j'avais fait la fête la veille et je n'ai pas réussi à écrire
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Lammari Hafida · il y a
Un beau texte bien mené mes 5 votes ! Je vous invite à lire mon poème en lice < Coup de foudre > et bonne journée !
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Alice Didier · il y a
Je vous remercie Nicole
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