Valentine

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Depuis longtemps je joue à cache cache avec les mots. Ils ont le pouvoir de me rendre heureuse  [+]

Image de Eté 2016
Depuis ses dix ans, sa peau s'étire et s'élargit, trop vite. Son corps est devenu trop long, trop large. Encombrant. Désormais, si elle le laisse tomber, il lui fait mal. Alors elle hurle sa colère. Les personnes autour ont beau tendre les mains, leurs lèvres ne murmurent que des mots entrelacés. Des lianes inaccessibles. Des lianes cruelles qui se balancent juste au-dessus de sa poitrine. Elle voudrait les attraper avec les yeux. Elle crie encore pour écouter les voix douces, elle griffe l'air de ses doigts glacés. Et son visage devient écarlate.

Maintenant qu'elle a dix-sept ans, le monde est devenu bouleversant. Il faut déplacer ce très grand corps, si lourd de chagrin. Et des pieds qui se soulèvent à peine, et un dos qui se courbe, et des bras qui se cassent en postures résignées... Seul le vieux baladeur rose bonbon sait répandre des musiques fortes jusqu'au cœur de ses entrailles. Peut-être alors parvient-elle à ignorer les objets : paupières closes, lovée dans un angle du canapé, elle s'emplit des notes. Comme des milliers de particules parfumées qui glissent en elle et pour un instant rassemblent son âme confuse. Le volume du son est au maximum, la bande magnétique défile en continu, pendant des heures. Sa jolie tête dodeline en cadence. Puis sa nuque ploie, ivre de musique.
C'est alors que Maman en profite pour couper le son. Elle parle de la piscine. Valentine lève le menton très haut et pousse un cri puissant. Elle arrache les écouteurs. Elle tire sauvagement sur ses vêtements et se retrouve en tenue de bain.

Au bord de la piscine, elle fixe le miroitement des eaux turquoises. Elle sait que le liquide tiède est un ami. Une incomparable sensation de bien-être la traversera, si elle trouve la force de s'y couler. Mais il lui faut du temps pour aller de la terre à l'eau. Un gouffre d'épouvante risque s'ouvrir sous la plante de ses pieds. L'été, elle peut compter sur la musique pour soulager sa peur, et l'eau pour bercer sa peau. Ses parents le savent, ils parlent toujours de la piscine.
Ce matin la pluie tambourine follement sur le fauteuil magique, celui qui se gonfle et navigue aux quatre coins du bassin. Valentine rit de toutes ses dents, ses yeux écarquillés lancent des éclairs. Elle serre contre elle sa poupée en maillot de bain. Elle ne peut s'empêcher de la mordre au bout du pied gauche, tout en lui criant des insultes grotesques. Cette image qui ne répond jamais, tour à tour elle l'adore ou la hait. La plupart du temps caracolent les deux sentiments à la fois, alors Valentine s'irrite de ne pouvoir choisir, et le jouet finit sous le lit, invisible, disparu...
Les gouttes font une drôle de musique. Des larmes ruissellent sur le visage de celluloïd. Valentine resserre son étreinte. Toutes les deux elle doivent sauter. Et le bain et l'eau du ciel feront comme un lit. De très loin on entendra ses rugissements de plaisir. Et Papa et Maman seront soulagés : leur grande fille plongera son regard de jade juste au milieu de leurs figures et sa bouche lancera des cris joyeux.
Mais ce matin, l'eau qui tombe d'en haut apporte la colère. Le ciel gronde de plus en plus fort, les arbres se tordent en craquements sinistres, des zébrures aveuglantes traversent le jardin. Valentine sent monter la terreur familière, et personne autour avec les paroles caressantes qui briseraient peut-être sa peur. Contre la paroi du précipice sans fond elle s'agrippe, mais l'angoisse se faufile tout entière en elle. Alors, d'un seul mouvement, elle jette la poupée dans l'eau et s'effondre sur le carrelage. Ses doigts désespérés cherchent la racine de ses cheveux et s'y accrochent. Elle hurle une révolte plus forte que le tonnerre. Elle a mal à la tête. Ses joues sont en sang.

Un silhouette blonde accourt, hors d'haleine. Maman a compris. Elle enveloppe le grand corps dans la douceur du drap de bain et chantonne leur comptine :
« C'est la petite Valentine
Qui va dans la piscine
Son papa est très très grand
Encore plus grand que sa maman
Et quelquefois, ils la tiennent dans leurs bras
Oh la la ! »
La mère, telle une Pieta douloureuse, présente son enfant aux cieux. Leurs deux formes figées se confondent. On croirait du marbre, pâle et doux. Lorsque enfin, le vacarme céleste se mue en sourde symphonie, scandée par les dernières gouttelettes. Valentine hoquette contre la poitrine de Maman. Dans un soupir, elle se détache et roule sur elle-même jusqu'au bord du bassin, prend appui sur les mains, et s'assied en laissant pendre ses jambes. Alors un délicieux chatouillis, partant de l'extrémité des orteils et remontant le long de la colonne vertébrale, la submerge enfin.
D'une ultime impulsion, elle pénètre au paradis. Maman contemple la scène. Un sourire plein de larmes la délivre du cauchemar. Valentine a basculé en arrière afin de n'avoir que le ciel pour paysage. La poupée flotte, attendant que l'on remarque sa discrète existence. Pour l'instant, Valentine se promène parmi les anges.

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