Usage de faux

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Il est devenu Benjamin sur un coup de tête. Pour sa mère. Pour ses futurs enfants. Pour lui.
Benjamin sonne comme une promesse. Comme des tartines beurrées trempées dans du chocolat chaud. Des soirées au coin du feu. Et puis il y a Benjamin Franklin, Benjamin Biolay, Benjamin Castaldi. Des personnages illustres, pour ce qu’il en sait.
Il a d’abord choisi le prénom puis tout s’est enchaîné. D’abord Elsa. Repérée depuis de longs mois. Elsa et son petit nez pointu. Ses tâches en forme d’étoiles sur les épaules. Son père banquier. Elsa qui promène Myrtille, son cocker anglais, de l’autre côté de la voie ferrée. En l’observant, Benjamin – Ludo pour les intimes – voit bien qu’elle est confiante, que son pas est sûr et qu’elle n’imagine jamais le pire. Dans son regard il ne voit pas cette flamme éteinte qui abîme les yeux des filles d’ici. Tant mieux. Elle n’en est que plus attirante. Pour la séduire il a tout prévu : le prénom, la tenue, le chien. Nico accepte en effet de lui prêter Molosse, quelques heures par jour. « Attention, il bouffe les crottes », le prévient-il. Alors vêtu de son pantalon de velours beige et de sa chemise trop large, Benjamin, tout en filant sa belle, surveille la truffe du Jack Russel. Il reste malin et avisé, garde une petite distance de sécurité. Le parc n’est pas très grand, il ne faudrait pas que la jeune-femme s’effraie.
Elsa est encore plus charmante en vrai qu’à travers l’objectif de ses jumelles. Elle a repéré Molosse et semble déjà conquise. Benjamin est satisfait, la bête fait bien son job. Il la gratifie d’une tape légère sur la croupe. Le plus dur est fait, se dit-il. De ce côté de la voie, en général, on ne s’adresse jamais aux types comme lui. Sa mère le lui a toujours dit.
D’abord quelques sourires timides, puis finalement un café, quelques semaines plus tard, dans la grande brasserie du coin. Molosse a le vice tenace, Benjamin doit slalomer jusqu’au bar pour ne pas choir dans les montagnes de déjections. Ils s’installent comme deux amants au bord d’une table garnie de quelques fines bougies. La fille le questionne sur sa vie, ses ambitions. Benjamin improvise, explique à sa façon qu’il veut plein de choses et surtout une jolie compagne pour le guider dans ses actions. Tout en faisant tourner sa cuillère dans son café crème, Elsa rougit, explique qu’elle n’est pas disponible, que c’est fort dommage mais qu’un jeune mâle lui a déjà presque passé la bague au doigt. Les gens de l’autre côté te couperont toujours l’herbe sous le pied, lui serine sa mère, depuis qu’il la connaît. L’expression tombe à pic, le futur marié a la main verte. Benjamin l’observe par-dessus sa clôture quand il s’occupe, torse nu le dimanche, de son petit jardinet. Tous ces outils coupants qui traînent à des endroits où on ne les attend pas ! Un accident est bien vite arrivé.
Si Elsa est bouleversée par la disparition soudaine de son fiancé, elle ne le montre pas. Elle semble au contraire prendre un malin plaisir à conjurer sa peine en se glissant dans d’autres bras. Quand Benjamin rentre le soir dans ses vieux murs, il se félicite du chemin déjà parcouru jusqu’à maintenant. Au fond de sa baignoire écaillée, tente de chasser la voix de sa mère qui, de l’au-delà, lui répète encore que face à eux, il ne fera jamais le poids.
À l’heure des présentations avec celui qui considère d’emblée comme son beau-père, il emprunte au préalable un costume au bienveillant Léon. Mais oui maman, je sais, dit-il avec exaspération les yeux fixés sur le miroir qui lui renvoie l’image d’un vieux maquereau, on ne peut jamais vraiment renier le monde duquel on vient. Dans les hautes sphères pourtant, personne ne semble s’en offusquer. Benjamin est à son aise, paisible piranha au milieu de requins. Il se rend indispensable, place ses billes avec dextérité, prouve qu’il est parfaitement à la hauteur du prometteur gendre défunt. La mignonne Elsa est aux anges, voyant en Benjamin un bon amant mais aussi un solide investissement. Ce dernier prendra le relai de son paternel et lui assurera un avenir aussi serein et confortable que son tendre passé. Les étapes se succèdent avec aisance. Benjamin intègre l’agence et gravit les échelons sans la moindre difficulté. La voix de sa mère se fait de plus en plus lointaine, écho incertain d’une malédiction qu’il voudrait oublier. Il roule en BMW, boit du scotch et fait du ski à Courchevel. Elsa lui fait deux beaux enfants, qu’il nomme Gustave et Cyprien. L’autre côté est devenu le sien.
Quand il rencontre un arbre à plus de cent vingt un soir de cuite sur l’autoroute et se retrouve en mille morceaux dans une clinique, il ne réalise pas encore que personne ne se donnera la peine de se tenir à son chevet. De sa fenêtre de condamné, il aperçoit sa femme égarée par hasard au milieu d’une foule d’éplorés et comprend que ce n’est plus lui qu’elle cherche du regard mais plutôt le jeune et vigoureux chirurgien. C’est de bonne guerre, il ne lui en veut même pas, elle est déjà en quête d’un autre mari et l’homme possède encore deux jambes, ce qui fait de lui un bien meilleur parti. L’infirmière qui lui change son alèse, interprète le tragique de la scène à sa façon. Elle a ce feu éteint dans le fond des yeux et Benjamin devine qu’elle partage les mêmes origines que lui. " Regardez-les, dit-elle avec un sourire de pauvre au creux des lèvres, en observant la tribu aux larmes intarissables, ils sont inconsolables. Leur père vient de se déboiter la hanche et à les voir on pourrait croire que le brave homme est en train de vivre ses dernières heures. Comme disait ma mère, poursuit-elle : ce n’est pas de notre côté qu’on laisserait l’un des nôtres crever tout seul la gueule ouverte ! Ceux de chez vous devraient bien en prendre de la graine."

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