Urgences

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— Vous dormez mal ? Eh bien essayez ceci alors.
Inspire, expire, trois fois
Inspire, grande pause, expire, trois fois
Inspire, grande pause, expire, grande pause, trois fois.
Et revenez me voir dans une semaine. Dit le Docteur.
— C’est surprenant comme somnifère, mais je vais essayer.

Le soir même, j’ai tenté vainement de m’endormir à l’aide de ces respirations comptées. Au matin, j’étais bleue et je suffoquais, j’ai appelé ma voisine qui a appelé le 15. Le SAMU est venu me chercher, direction les urgences.
— Holà ! Ma pauvre dame, les gaz du sang ne sont pas bons, pas assez d’oxygène.
— Ah bon, pourtant j’ai respiré comme me l’a conseillé le médecin traitant.
— Changez de docteur alors, me dit l’infirmière.
J’ai attendu une dizaine d’heures dans le couloir, sur un brancard.
— Plus de box, plus de lits, l’hôpital est en crise, les soignants fatigués, les médecins épuisés et les femmes de ménage en grève, m’explique la surveillante du service.
Je suis toujours sous oxygène, deux tubes en plastique me rentrent dans le nez et blessent ma muqueuse nasale. Le docteur m’a dit l’autre jour que j’avais les muqueuses fragiles mais qu’à mon âge ce n’était pas surprenant.
— Qu’est-ce qui se passe ? crie l’aide soignante que je viens d’appeler.
Je ne suis pas sourde ! Je ne tenais plus. Elle me passe le bassin, ce n’est pas bien pratique, je me suis mouillée. L’aide soignante n’est pas contente.
— Vous trouvez qu’on n’a pas assez de boulot, non ? crie t-elle de plus belle.
— Si, si, je sais que vous avez beaucoup de travail, d’ailleurs vous n’avez pas dû avoir le temps de m’apporter un repas. J’ai faim et j’ai des papillons devant les yeux.
Une jeune stagiaire m’apporte un plateau aseptisé. Trois récipients en plastique souple recouvert de cellophane. De la purée, une demie tranche de jambon haché menu et une compote. Il ne me manque qu’une dent, il n’était pas nécessaire qu’ils se donnent la peine de hacher le jambon, d’écraser la pomme de terre et de cuire la pomme.
— C’est à cause des fausses routes, me répond la stagiaire avec sérieux.
— Ah bon !
Je n’ai pas compris, mais je n’ai pas osé le lui dire. Le brancard est dur et m’entame le coccyx, mais je ne dois pas bouger, j’ai une aiguille plantée dans le bras et un liquide transparent comme de l’eau me glace le sang. Ça me donne des frissons, j’ai très froid. La stagiaire m’apporte une couverture, elle est mignonne. Je n’ai pas de petits enfants, pas d’enfants non plus. Je vis seule d’une petite retraite et d’une rente.
Je reste encore trois heures sur le brancard, à discuter avec ma voisine qui a des cors aux pieds. Mais ce n’est pas pour ça qu’elle est aux urgences, elle a accompagné son mari qui n’arrive plus à pisser. Il l’ont sondé parait-il. Ça doit faire mal, j’espère qu’ils ne vont pas me faire la même chose.
Trois heures plus tard, l’interne vient me voir.
— Tout va bien Madame, les gaz du sang sont revenus à la normale, vous pouvez rentrer chez vous.
Je suis quand même un peu flageolante, et téléphone à ma voisine. Oui, elle peut venir me chercher.
Le lendemain matin, je retourne chez mon médecin traitant le Docteur Sapin. J’arrive au cabinet très tôt et suis seule dans la salle d’attente quand il ouvre enfin la porte. Il bégaie et pâlit comme s’il avait vu un revenant.
— Ah ! Ah ! C’est vous Madame Picaillon, dit-il en tremblotant.
— Eh oui, c’est moi Docteur, c’est le 31 du mois et je viens chercher l’argent de ma rente viagère.

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Utilisateur désactivé · il y a
Merci pour cet instant de vie saisi. Ce docteur n'étant pas fréquentable, vaut mieux changer de médecin avant de ne plus pouvoir prendre chaque mois la rente viagère.
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Virgo34 · il y a
Il sent le sapin, ce médecin... pas que...
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Nadine Gazonneau · il y a
Bien écrit avec plein de verve. Mon vote en toute "transparence" titre de mon poème.
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Scribo · il y a
La chute est amusante ! Bravo ! ;)
Voici mon oeuvre présentée en finale de la matinale des lycéens, si vous voulez venir faire un petit tour ;) : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/tournez-a-droite

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Yves Le Gouelan · il y a
J'ai pensé à ce film "le viager" de Pierre Tchernia, avec Michel Serrault. Survivre aux "mesquineries" est un art de vivre. Cette histoire tient la route.
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Élise · il y a
Ah ce n'est pas mal du tout. Le ton et l'excellente chute. C'est drôle en plus. Et actuel.
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JACB · il y a
Sapin c'était prémonitoire...madame Picaillon aurait dû compter ses abattis! En tout cas c'est bien ficelé; je vote.
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Olivier Vetter · il y a
elle ferait mieux de changer de médecin
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Bisaigue12 · il y a
Pour l'envie d'aller à l'hosto. sur une échelle de un à dix ? bravo pour la chute...
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Joëlle Brethes · il y a
Si Maupassant était encore de ce monde, nul doute qu'il aurait ce texte avant vous... ;-)

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