Unlucky Luke

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Malgré mes réticences, me voilà Facebookien afin de donner des nouvelles de mon recueil qu'un éditeur a bien voulu prendre sous son aile. Voici donc ma page. Si le cœur vous en dit...  [+]

Image de Très très courts
Comme tous les dimanches, depuis deux mois, le gamin est debout bien avant la sonnerie du réveil. Il est passé en coup de vent dans la salle de bain. De l’eau glacée sur sa figure, du gel sur ses cheveux. Il a avalé un bol de céréales, l’a rincé et a enfilé un t-shirt et un jean propres. Il a eu onze ans la semaine dernière et son cadeau brille à son oreille. Une boucle en or offerte par sa mère.
Le môme descend quatre à quatre les escaliers de la cave, chope le sécateur et déboule dans le jardin. Cinq minutes plus tard, il sort de sa maison, la dernière d’un quartier composé de barres d’immeubles. Il est dans la rue et court vers l’arrêt de bus.
« En raison de l’arrêt de travail d’une certaine catégorie de personnel, il n’y aura pas de bus aujourd’hui ». L’enfant reste interdit devant l’affiche et une boule d’angoisse se met à grossir dans sa gorge.

Affolé, il regarde autour de lui au cas où une solution miracle lui sauterait aux yeux. Malheureusement, à part la pizzeria et son alignement de mobylettes de livraison, seul signe de civilisation au fin fond de cette banlieue, rien ne lui suggère un secours quelc… Demi-tour !!!
Le coupe-boulon est là, sur l’atelier. C’est celui de son père, parti un sale matin pour on ne sait où et jamais revenu. Manquerait plus qu’il se pointe juste aujourd’hui pour l’engueuler. Il attrape au vol un feutre et un papier, écrit quelques mots et se précipite dans la rue.
Les jambes flageolantes, il rejoint le troupeau de mobylettes endormies. Il coince sa feuille dans la poignée de frein d’un des deux-roues. « Pardoner-moi, c’est un cas urgens. Je vous la ramènerez ».

Il ouvre le casier d’une des mobs après avoir cisaillé la chaîne qui la retient prisonnière, y pose délicatement son présent, empoigne le casque posé au fond, le met sur sa tête, enfourche l’engin et pédale comme un dératé, le pouce appuyant à s’en faire mal sur le starter. Le moteur émet quelques pétarades et se met à ronfler. Le gosse tourne à fond la poignée de l’accélérateur et jette un regard derrière lui, s’attendant à voir une armée de pizzaïolos lui courir après.

Surveillant de coups d’œil affolés et larmoyants (ce n’est pas la peur mais le vent de la course) toutes les intersections au cas où des voitures de patrouilles de flics décideraient de le prendre en chasse comme dans « The Blues Brothers », un de ses films préférés hérités de son père, le gamin remonte l’avenue Foch. Il roule à fond et tente de visualiser sa route et les directions à prendre. Personne dans les rues. Tout le monde est mort, sauf lui. C’est « Walking Dead » dans le 9-3. Les immeubles ont fait place à des pavillons assoupis. La mobylette gloutonne les kilomètres. La crampe dans son ventre a disparu. Il tend les jambes vers l’avant et hurle un « Yippe ki-yay motherfuckers » tandis que, juste avant qu’il ne leur arrive dessus, deux corbeaux s’envolent de l’asphalte où ils picoraient la dépouille d’un hérisson écrasé.
Les bleds dortoirs s’enchaînent et quelques silhouettes matinales pourvues en journaux et baguettes de pain frais apparaissent aux alentours des boulangeries, ilots de lumière et d’effluves croissantières. Des voitures engourdies sont systématiquement dépassées. Il baisse juste la tête en les doublant pour que son portrait-robot ne finisse pas aux murs des commissariats environnants. Il est un hors-la-loi mais il n’a pas le choix. Il a une mission. Si les chauffeurs de bus n’avaient pas fait grève, il ne serait pas devenu délinquant. Faut que les flics comprennent bien ça. Les feux tricolores de la périphérie de la grande ville semblent s’être ligués contre lui. Il ne veut pas prendre le risque de se faire repérer en brûlant les rouges. Mais chaque arrêt est un supplice et son cœur s’emballe pour se calmer jusqu’au feu suivant.

L’édifice apparaît finalement au bout du boulevard. Les derniers mètres sont les plus éprouvants pour ses nerfs. Les flics ont peut-être installé un barrage à l’entrée ?
L’enfant franchit la barrière relevée en même temps qu’un véhicule noir.
Il se gare en catastrophe sur le parking pour deux roues, attrape son paquet dans le casier à l’arrière. Il avale les quelques marches et est obligé de stopper net devant la grande porte vitrée. Elle s’ouvre en chuintant. Il passe en courant devant l’accueil.
- Luke ? Luke !!! Attends…
La femme est sortie du bureau précipitamment en reconnaissant l’enfant, il vient tous les dimanches et elle a souvent parlé avec lui. Il a déjà ouvert la porte au bout du couloir et il monte dans les étages. Elle le suit.
Le troisième est encore dans la pénombre et le silence est d’une pesanteur médicale. Il flotte des odeurs d’éther et d’antiseptiques. Elle pousse la porte de la chambre n° 8.
L’enfant est là, debout au pied du lit… Il ne bouge pas… Le respirateur est éteint. La femme au visage gris et émacié est couchée, ses yeux et ses lèvres sont fermés.
- Luke, mon bonhomme… Je suis désolée…
Elle s’agenouille devant lui.
- Ta maman est partie cette nuit. Il y a quelques jours, elle m’a dictée cette lettre pour toi. Ta tante est prévenue, elle va arriver. Donne-moi tes fleurs.
Elle les lui prend doucement après avoir glissé l’enveloppe dans la poche du gamin, enlève le papier journal et va les disposer dans un vase sur la table de nuit. L’enfant pleure doucement, toujours immobile. L’infirmière se tient auprès de lui. La maman de Luke semble dormir. Les roses blanches irradient une douceur déplacée.

Dehors, devant l’aile ouest de l’hôpital, le cyclo cliquette encore. La béquille, mal enclenchée, se replie. La mob reste en équilibre une ou deux secondes puis tombe de tout son poids dans un fracas métallique. Son juvénile cavalier désormais solitaire ne partira pas dans le soleil couchant.
Il va pleuvoir longtemps…

La roue avant de la mobylette fait encore quelques tours puis s’arrête dans un dernier frottement.


NB Merci à Siparazar et à son beau TTC de m’avoir fait associer « mobylette », «Dimanches » et « Roses blanches » pour écrire cette histoire.

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Jean-Louis BLANGUERIN · il y a
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Patrick Barbier · il y a
Bonjour Jean-Louis. Merci pour le "j'aime" ^^
Ce texte a été écrit pour le concours la matinale de Short. Huit heure pour écrire une histoire sur un sujet donné. Cette année là c'était "road trip en mobylette"...

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