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Une vue imprenable

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Joël Riou

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Parmi les nombreux souvenirs de mon passage sous les drapeaux, à l'époque où le service militaire était encore de mise, l'un d'entre eux me semble encore susceptible d'éveiller l'intérêt et mérite, à ce titre, et à mon humble avis, d'être relaté. Ceci, afin d'illustrer la situation d’enfermement telle qu'elle pouvait être vécue par nombre d'appelés, et le formidable désir d'évasion qui lui était concomitant. D'aucuns diront que ces histoires de service militaire sont ennuyeuses à mourir à force d'être rabâchées et qu'elles ne peuvent intéresser que la gent masculine. Pour ma défense, je dirais que qui n'a pas connu « l'armée », même en temps de paix, ne peut se représenter ce qu'était alors la situation du jeune appelé du contingent intégrant son régiment, ainsi que ce qu'il aurait à supporter pendant une année.

Au fil des mois qui s'écoulaient, chaque troufion, autant qu'il le pouvait, et selon son éthique, s'adaptait à cette parenthèse dans sa vie, dans laquelle l'expression politique était bannie, où la censure sévissait en matière de journaux, où toute faute ou rébellion pouvait conduire, selon l'appréciation de la hiérarchie, à des « arrêts simples » ou des arrêts dits de « rigueur », c'est-à-dire se traduire par autant de jours de cachot prolongeant le temps à passer sous les drapeaux. J'ajouterais que, par un curieux paradoxe, avant 1974, année où la majorité civile fut fixée à 18 ans, un jeune homme d'une vingtaine d'années était considéré comme mineur aux yeux de la loi, mais soldat à part entière, bon pour le casse-pipe si besoin était.

Une fois mon chevron de sergent cousu sur mon treillis - j'avais en effet cédé aux sirènes de la promotion pour profiter des avantages liés à ce grade - , j'eus des obligations correspondant à mon nouveau statut : parmi celles-ci, en plus de ma fonction de moniteur de sport, par roulement, je devenais chef de poste. Ce travail consistait à filtrer toutes les entrées et sorties de la forteresse, quel que soit le grade de la personne désirant en franchir le seuil. Une sacré responsabilité qui permettait cependant de contrôler - avec quelle jouissance – l'identité d'un officier supérieur, même celle d'un général. Malheureusement pour moi, le week-end du 14 Juillet, le sort me désigna pour cette mission ; j'eus beau essayer de me faire remplacer, rien n'y fit et je me résignai à être privé de permission. Il faisait très beau et chaud le dimanche dédié aux feux d'artifice. Avec mes hommes, une fois le va - et - vient des véhicules estompé, et après avoir laissé un planton à la poterne, nous montâmes sur l'un des remparts surplombant l'entrée du fort, pour admirer le soleil couchant. C'était une forme d'abandon de poste, mais c'était la fête après tout, et l'officier de permanence ayant fait sa tournée d'inspection, je savais que nous avions quelques heures devant nous avant sa prochaine ronde. Dès les premiers coups tirés, vers les 23 heures, m'assurant que plus personne ne devrait se présenter au fort, ou en sortir, je proposai à mes hommes de monter à nouveau sur les remparts pour mieux jouir du spectacle. C'était féerique : de toutes parts le ciel s'illuminait au-dessus des communes de Puteaux, Suresnes, Nanterre. Nous avions une vue imprenable sur plus de 180 degrés. Un seul bémol toutefois, la muraille surplombant l'entrée nous cachait partiellement la vue du plus majestueux des feux d'artifice, celui de Paris, plus à l'est, à environ deux kilomètres à vol d'oiseau. Alors, sans vraiment réfléchir, je décidai de sortir du fort pour mieux en profiter! J'entraînai tous mes hommes avec moi, abandonnant la forteresse. Ils m'avaient suivi, excités comme des gamins se préparant à faire une bonne farce, sachant qu'en cas de coup dur, je serais tenu pour seul responsable. Nous fîmes le mur en passant par la grande porte, avec la ferme intention, cependant, de ne pas nous attarder sur notre promontoire, une fois le vieux pont-levis franchi. Notre escapade dura à peine quelques minutes. Nous ne vîmes pas grand chose de plus, des arbres centenaires gâchant notre plaisir. Je réalisai alors que les feux d'artifice n'étaient qu'un prétexte finalement, et que cette sortie, toute inutile qu'elle était, marquait mon opposition à un système auquel je m'étais pourtant soumis de bonne grâce. Au moment où nous pénétrâmes dans le poste de garde, nous tombâmes nez à nez avec le capitaine de permanence. Il me connaissait, se souvenait qu'une nuit où j'étais de garde sous sa responsabilité, il me subtilisa mon pistolet pendant que je dormais dans le poste, en dehors des heures prévues à cet effet. Puis, ne sachant qu'en faire, il le reposa dans son étui, au pied de mon lit, un petit peu plus tard ; c'est la version que me donnèrent les hommes placés sous mes ordres.

Les choses n'en restèrent pas là cette fois-ci. Sur la foi du rapport du capitaine, je fus mis à pied, on me limogea de mon poste au service des sports et je terminai mon service sans affectation. Grâce à la bienveillance de notre commandant,dont j'étais l'entraîneur attitré, avec l'un de mes bons copains, je ne reçus pas d'autres sanctions et passai les deux mois qui me restaient à tirer, à glander. Mon protecteur ne pût, décemment, continuer à profiter de mes services d'entraîneur ; ce fut mon camarade, seul désormais, qui se chargea de ce travail.

Deux décennies plus tard, un président de la Ve République suspendit la conscription, mesure radicale qui obtint mon approbation.

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Joël Riou  Commentaire de l'auteur · il y a
Je tiens à remercier celles et ceux qui ont déjà répondu ou qui s'apprêtent à répondre à mon invitation. Je constate qu'en publication libre, nous pouvons avoir des échanges réels et constructifs, plus longs aussi, sans arrières-pensées et sans enjeux autres que le plaisir de donner son point de vue argumenté en laissant parler son coeur, mais sans faire dans le sirop ou la guimauve.
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Felix Culpa · il y a
Ah le service militaire, toute une époque ! Une beau petit instant de vie bien romancé !
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Blackmamba Delabas · il y a
Comme quoi: P4/P5 vous enlève bien des soucis...
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Joël Riou · il y a
D'un côté oui, d'un autre non, car souvent les réformés de ce type étaient catalogués débiles ou asociaux ou souffrant de troubles psy. Il y en avait quand même qui jouaient au foldingues et qui ont réussi leur coup ! Merci d'être passé, Blackmanda.
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Marie Lacroix-Pesce · il y a
Un texte qui n'a pas laissé mon époux indifférent...
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Joël Riou · il y a
J'imagine que ce texte a réveillé quelques souvenirs chez lui et que pour vous, la situation vous a laissée de marbre ! Les femmes en ont souvent assez de s'entendre répéter les mêmes anecdotes ! C'est un peu comme sur le forum de Short, il y a les initiés et les autres :)
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Atoutva · il y a
J'avais déjà entendu dire, il parait que pour beaucoup cette époque était le bon temps de leur jeunesse.
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Joël Riou · il y a
Cela dépendait du lieu, Atoutva, les garnisons de l'Est n'étaient pas du genre où on rigolait. Pour moi, c'était une sorte de colonie de vacances, une fois la période dite des classes terminée. J'ai écrit plusieurs nouvelles sur ces souvenirs, que je garde,car elles font partie d'un ensemble dont le fil rouge est le sport ou une activité physique (une douzaine environ), pour une éventuelle édition.
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Mohamed Laïd Athmani · il y a
Récit qui mérite tous les encouragements.
Texte bien écrit.
Bonne continuation!

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Joël Riou · il y a
Merci Mohamed.
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Isabelle Lambin · il y a
On pourrait faire un parallèle avec la situation actuelle, même si la situation d'aujourd'hui justifie le confinement, c'est donc plus facile à accepter que le service militaire où certains p'tits chefs aimaient abuser de leur pouvoir.
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Joël Riou · il y a
Oui, Isabelle, et en dehors de certains sous-officiers ayant fait les différentes guerres d'Algérie ou d'Indochine, ou les deux, ras du béret et alcooliques, la plupart des petits chefs étaient des appelés devenus sous-offs, genre sous-chefs de rayon de supermarché :)
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Isabelle Lambin · il y a
Ah ah, je ne sais pas si ce commentaire va plaire aux sous-chefs des rayons de supermarchés ;o)
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Lélie de Lancey · il y a
Merci pour ce partage. Une incursion dans un univers connu pour ma part par les ouï-dire des conscrits de mon entourage. Personnellement; cela faisait écho à leurs propos et j'ai trouvé l'idée du sujet très bonne.
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Joël Riou · il y a
Merci beaucoup Lélie, d'autres que vous semblent avoir trouvé l'idée moins bonne.
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Renacé · il y a
Et bien, il me parle , à moi, ce texte, bien écrit. Et oui, il y a et le besoin, et la jouissance d'un bol d'air en liberté.
Mais, par les temps nouveaux, très récents même, il semble qu'une nouvelle morale tolère mal une fuite devant les responsabilités . Votre texte est doublement disruptif , l'anecdote l'est, et à la fin du texte, votre jugement actuel sur ce passé, et au passage la mesure prise par J. Ch..ac le sont aussi.
D'autre part, les hommes plus jeunes que vous, ne comprennent ni la crainte qu'inspirait cette période de la vie, ni la difficulté de la vivre. Je remarque une grande difficulté générale, à se projeter dans autrui, je n'ose pas écrire "manque de compassion" puisque nos média nous maintiennent la tête sous l'eau d'un océan émotionnel. Les jeunes hommes ne peuvent donc ressentir le bol d'air de cette virée limitée, mais qui reste un énorme manquement, comme vous l'écrivez vous-même.
Je pense que cette dimension a joué et aussi le fait d'être dans un "air du temps" trop décalé.

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Joël Riou · il y a
merci beaucoup Rénacé, pour votre commentaire très argumenté : Il est vrai que l'époque que je décris ne parle pas à nos jeunes adultes, quand au manque de compassion, ce n'est pas gênant, car elle dégouline très largement dans nos médias !
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Pascal Pascal · il y a
Votre texte ne laisse pas transparaitre qu'il s'agit d'une histoire vécue par vous-même. Vous vous exprimez en tant que narrateur. Rien n'empêche de toute façon de partir d'une histoire vraie et de la rendre fictive. Comme vous le dites rien n'indique dans le règlement qu'il faut employer le mot "air" dans le texte (on ne demande pas ici d'optimiser le texte pour du SEO). Mais on peut penser que cela pouvait être sous-entendu, néanmoins cela n'est pas écrit noir sur blanc. Votre maitrise de la langue française est parfaite (au contraire de beaucoup de textes publiés sur ShE). L'histoire on aime ou on n'aime pas. Personnellement oui, car d'appelé je suis devenu officier supérieur, et même maintenant je continue de "servir" à travers les associations d'armée. Et j'aime les histoires militaires, de combat et de résistance.
Dans le fonction publique civile, l'abandon de poste est également sévèrement puni.
Au plaisir de vous relire, mais j'avoue aller assez peu du côté des nouvelles.

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Joël Riou · il y a
Je m'en veux, cependant d'avoir critiqué l'armée face à un officier supérieur ! Vous avez cependant saisi mon propos qui est de dénoncer le système de conscription tel qu'il existait alors, avec sa reproduction des inégalités sociales, contrairement à ce que certains pouvaient et peuvent encore imaginer. La proposition d'instaurer à nouveau un service militaire émane de responsables politiques qui bien souvent ne l'ont pas fait. Si ce que je raconte est autobiographique, je n'avais cependant pas à me plaindre de mes conditions de vie : Le fort du Mont Valérien qui abritait le 8e Régiment de Transmissions n'était pas un lieu de punition ; les appelés y faisaient leurs classes pendant deux mois et étaient dirigés vers d'autres lieux pour terminer leur année. C'était donc très cool pour les soldats qui faisaient tourner la boutique. Merci encore de votre commentaire sympathique.