Une vie qui bascule

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Bonjour, après des années dans la communication, je me suis reconvertie comme "instit" et mon métier me comble. C'est dans le cadre d'un atelier d'écriture que j'ai rédigé ces quelques  [+]

Ils s’étaient retrouvés avec leurs maigres bagages dans un hangar, faiblement éclairé. Sur le visage de leurs compagnons d’infortune, ils pouvaient lire leur propre désarroi et angoisse. On leur avait assuré que partir était la seule solution. Que n’auraient-ils pourtant pas donné pour rester ? Ils n’arrivaient pas à se convaincre qu’ils allaient retrouver la liberté ; quelle liberté sans terre, sans toit, ni travail ? Serrés les uns contre les autres, ils tentaient de dégager un peu de force face aux événements fous qui se déchaînaient.
On entendit au loin un bateau. Les murmures s’amplifièrent. Tassia pressa Boris de questions :
— Que se passe-t-il ? Que disent-ils ? C’est l’heure du départ ?
Jolie jeune femme blonde, petite et menue, elle triturait nerveusement la manche de son mari, se dressant sur la pointe des pieds pour apercevoir quelque chose. Son mari, à la barbe fournie et à la stature rassurante, l’entoura tendrement et tenta de prendre la mesure des événements. En vain. On ne distinguait rien dans la pénombre et le brouhaha. Des minutes, peut-être des heures, s’étirèrent. Les enfants accrochés à leurs jambes, étourdis de fatigue, s’assirent par terre et finirent par s’endormir ; leurs parents s’assoupirent à leur tour, fuyant la réalité dans un sommeil agité. Tout à coup, on les fit se lever et se mettre en file pour embarquer. Boris rassembla les enfants et s’aperçut que la petite Xénia manquait à l’appel.
— Tassia, Xénia est avec toi ? interrogea le père.
— Non. Mon Dieu, où a-t-elle bien pu passer ?
— Igor et Sacha, avez-vous vu votre sœur ?, s’inquiéta la mère.
— Non, Maman, elle s’est levée tout à l’heure et j’ai cru qu’elle allait s’installer près de toi, répondit l’aîné, maigre adolescent aux cheveux châtain clair.
— Seigneur, nous ne pouvons partir sans elle ! s’écria Tassia, alarmée.
— Ne dramatise pas ; elle ne doit pas être bien loin.
— Xénia ma chérie, viens vite, c’est l’heure du départ, insistait Boris.
— Oui, mon trésor, dépêche-toi, tout le monde t’attend, suppliait Tassia.
— Xénia, Xénia, Xén..., renchérissaient ses frères.
— Elle doit jouer avec une autre enfant, on la retrouvera à bord, tentait de se convaincre le père.
— Tu n’y penses pas ! Pars si tu veux, moi, je reste. Je ne peux abandonner mon enfant ! s’exclama Tassia scandalisée par de tels propos.
Un soldat, alerté par les cris, intima le silence à la mère hystérique.
— Madame, calmez-vous, vous risquez de nous faire repérer et de ruiner ainsi toute notre entreprise.
Mais Tassia continuait de hurler comme une bête fauve et ses cris commençaient à entamer l’optimisme de son mari. Perdant de l’assurance, il tentait cependant de ne pas céder à la panique. Il demanda aux familles proches de faire passer le message et de l’aider à rechercher l’enfant. Alors que le hangar était désormais désert, Xénia restait toujours introuvable. Le chef de la mission militaire française demanda aux parents ce qu’ils comptaient faire. Rester, fut leur seule réponse. Anéantis, incrédules, ils regardèrent le bateau et leur espoir de liberté s’éloigner.
Effrayée par le noir, Xénia cria puis se calma. Elle se rappelait maintenant qu’elle avait joué à cache-cache avec une autre petite fille et s’était cachée au fond d’une malle en osier où elle devait s’être endormie. Elle entendit des gens s’agiter autour d’elle, sûrement ses parents et ses frères qui allaient la délivrer, pensa-t-elle. Pourtant, ce ne fut pas un visage familier qui lui apparut mais celui d’un homme en uniforme avec une moustache.
— Que fais-tu là, ma petite ? lui demanda-t-il intrigué en découvrant l’enfant aux boucles blondes.
— Je me cachais et je me suis endormie.
— Où sont tes parents ?
— Là-bas, fit-elle, en désignant du doigt le fond.
— Où ça, là-bas ? Viens me montrer. Attention, n’oublie pas ton nounours !
L’homme la souleva et la prit par la main ; surprise et effrayée à la fois, Xénia ne reconnaissait aucun visage. Les gens s’écartaient sur son passage en murmurant. Elle saisissait des bribes de phrases, qu’elle ne comprit pas sur le moment :
— ... femme qui criait... départ.
— ... finalement restés...
— Quelle horreur !
— ... doit être seule.
Elle s’accrochait à l’officier pour marcher. Tout tournait autour d’eux, une chaise glissait sur le sol. Arrivée au bout de la salle, elle regarda plus attentivement autour d’elle et commença à paniquer. Elle n’était plus au même endroit ; avant, elle se trouvait dans un local très sombre, mais ici, l’espace très éclairé ressemblait à un salon. Où était-elle donc ? Elle se mit à courir dans tous les sens en appelant ses parents. A ce moment là, elle ressentit un violent mal de cœur. Elle comprit alors que le bateau avançait. Ils avaient donc embarqué.

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