Une vie en boîte

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Nouvelles, poésies, chansons : textes et musiques... tels sont mes loisirs :) VOUS POUVEZ RETROUVER MES CHANSONS ICI : YouTube : https://youtube.com/user/Conan25036890 J'en ai posté ici aussi  [+]

Image de Printemps 2017
Après un dernier regard au cliché d’une fillette perchée sur les genoux d’un militaire en tenue, elle referme tendrement sa boîte à trésor, une boîte « petits Lu » emplie de photos sépia aux contours effrités. Une pensée frôle son esprit : son papa !
Elle quitte son fauteuil et dépose religieusement la boîte de fer blanc au centre du buffet en merisier dont la vitrine laisse apparaître plusieurs rangées de verres à pied poussiéreux, puis elle vaque à ses occupations.
Après dix minutes d’affairement ménager, elle revient à son fauteuil, non sans avoir au préalable cueilli avec précaution sa boîte à gâteaux dont elle se prépare à goûter avec nostalgie les trésors passés d’une vie enfuie.
Les images filent. Avec une rigueur quasi métronomique, la photo à l’honneur quitte le haut de la pile, se voit écrasée par le poids des souvenirs qui lui succèdent, puis réapparaît quelques minutes plus tard. C’est une ronde sans fin, sans fatigue, comme sans mémoire. Rien ne semble pouvoir la stopper. Chaque apparition est une première. Et tournent les clichés et dansent les fantômes. Les minutes passent, deviennent une heure et bientôt deux.
Un bruit attire son attention ! Elle se lève, dépose sa vie dans la chaleur du fauteuil et va à la fenêtre de la cuisine donnant sur le portail de fer forgé. Personne. Fausse alerte. Elle retourne dans le salon, se rend tout droit au buffet de merisier et là, la panique ! Rien ! Rien qu’une trace plus claire au milieu de la poussière. Une bouffée de chaleur l’assaille, elle se sent perdue, ne sait quoi faire. Elle se retourne, scrute la pièce et... se précipite sur le fauteuil. Elle s’y assied, la boîte bien calée au creux des bras, tout contre son cœur. Elle chantonne, se balançant doucement d’avant en arrière pour s’apaiser, pour chasser la frayeur éprouvée quelques instants plus tôt.
Alors la ronde peu reprendre. Un souvenir, puis encore un ; bon ou mauvais, pas un ne reste. Elle s’en imprègne, elle s’en repaît ; les revit. Chacun d’eux est son présent, plus rien ne compte.

Comme tous les jours, lorsque son mari pénètre dans la maison, il évalue son intérieur ; il embrasse du regard les pièces qui l’entourent et s’arrête sur la cuisine. Il se dirige vers l’évier, coupe le robinet d’eau chaude, se tourne vers la cuisinière, retire la casserole vide de la plaque électrique rougeoyante puis ouvre la fenêtre pour laisser s’échapper les volutes de vapeur qui emplissent la pièce.
Dans le salon, il trouve sa femme endormie dans le fauteuil, ses maudites photos sur les genoux. Comme il aimerait les brûler ! Mais il sait trop l’importance qu’elle y attache. Il a parfois l’impression qu’il n’y a plus que ça qui la retient ici, alors il n’ose pas.
Le bruit de la penderie qui grince la réveille. Elle le voit et se dépêche de ranger sa boîte, comme si elle craignait sa réaction.

— Le dîner n’est pas près ? lui lance-t-il comme un rituel. C’est plus une affirmation lasse qu’une réelle question, d’ailleurs.
— Je n’ai pas eu le temps avec tout ce que j’ai à faire dans cette maison.
— Bref ! Tu n’as pas pris tes comprimés quoi !
— Tu m’embête avec tes comprimés, tu me crois folle ou quoi ? C’est ça que tu penses de moi ?
Cette agressivité, il en a l’habitude. Il sait qu’elle n’est pas méchante, c’est simplement devenu son seul moyen de défense : nier l’évidence.
— Mais non, je ne te crois pas folle, sinon je ne serais pas là. Je t’aime, tu le sais, alors fais-moi plaisir, prends ces comprimés, ça me rassure de savoir que tu suis ton traitement.
— Pour te faire plaisir d’accord, mais je ne suis pas folle, ne va pas t’imaginer que je perds la boule ou je ne sais quoi encore.

Elle se rend à la salle de bain. En voulant ouvrir la petite pharmacie qui surplombe le lavabo, elle croise son regard. Elle est presque surprise. Est-ce bien son reflet ? Ces cheveux gris, cette peau ridée. Déjà ! pense-t-elle. Où est passée la petite fille de la photo ? Elle a presque peine à se trouver une ressemblance. Déjà ! Et comme si cela ne suffisait pas, on veut la faire passer pour folle ! Elle ne va quand même pas prendre ces médicaments, pas rentrer dans ce jeu. Puis une image lui traverse l’esprit : celle d’une boîte laissée sur un fauteuil, une trace dans la poussière d’un buffet. Alors elle ouvre la pharmacie, son reflet disparaît. Elle saisit le tube de comprimés et referme la petite porte. Lorsque son image reparaît, une petite larme suit le sillon d’une ride plus profonde que les autres. Elle détourne le regard et avale un cachet.
C’est alors qu’elle ressent un appel irrésistible, une force qui l’attire hors de la salle de bain. Dans sa tête, un seul mot clignote comme les néons d’une enseigne : PHOTOS.

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