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Une torgnole au goût de poisson

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Cathy Grejacz

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Septembre 1960.
C’est à l’âge de 25 ans qu’elle découvrit pour la première fois les plaisirs de la pêche à la ligne sans savoir que cela deviendrait une passion. La météo ensoleillée de ce dimanche d’été avait décidé toute la famille à s’exiler sur les bords de Seine. Nappe à carreaux, paniers d’osier, cannes, lignes, bourriches, appâts, chapeaux de paille et bonne humeur furent entassés dans la vieille quatre chevaux. Un peu intimidée par sa future belle-famille, Jeanine s’installa à l’arrière sans dire un mot. Elle n’était pas vraiment habituée à passer tout un dimanche de farniente au sein de proches bavards, rieurs et attentionnés. Le dernier jour de la semaine, pour elle, rimait plutôt avec tâches domestiques et ennui. Il est vrai que le logement insalubre qu’elle occupait avec sa mère et ses trois frères et sœurs n’appelait pas à la gaieté. La vie n’avait pas été tendre pour cette famille d’émigrés d’Europe de l’Est. Travailleurs, courageux, mais sans débordement de tendresse aucune. Le martinet et la ceinture pointaient régulièrement le nez afin de faire marcher tout le monde au pas. Profiter de la vie et s’offrir quelques instants de douceur n’étaient jamais au programme. C’étaient là des occupations de paresseux.
Comme d’habitude, Jeanine avait soigné son apparence. Elle était jolie dans son tailleur impeccable, quoique inapproprié pour un pique-nique champêtre, et son chignon parfait. Elle avait simplement remplacé ses escarpins vernis par des chaussures plus confortables. La petite voiture roulait joyeusement sur la route départementale 316, emportant avec elle les conversations de ses quatre passagers. L’amoureux conduisait et un sourire radieux illuminait le visage jovial de futur beau-papa. Il connaissait un coin fabuleux où l’on n’avait qu’à lancer le bouchon pour que goujons et ablettes soient au menu du soir. Les femmes s’extasiaient sur la campagne du Vexin. Sitôt arrivés, les pliants furent dépliés et Belle-Maman s’installa sur le siège brinquebalant en position de mire. Les hommes lui recommandèrent la prudence. Avait-elle déjà oublié la glissade intempestive de la dernière fois au moment crucial où Dame Perche s’était accrochée à l’hameçon ? Il avait fallu choisir entre sauver Mémé de la noyade et manger de la perche au dîner. Avec douceur, Beau-Papa proposa de préparer une ligne à Jeanine. Elle refusa, prétextant ne rien y connaître. Il choisit pour elle la canne la plus légère et lui enseigna, certes un peu précipitamment, les rudiments du parfait pêcheur. En tirant le bout de la langue, il introduisit lui-même l’asticot remuant dans le petit bout de fer et lança la plume colorée dans l’eau. Jeanine, finalement tentée par l’aventure, s’empara du long morceau de bambou qu’on lui tendait. Elle se mit à surveiller les petits mouvements du liège rouge et vert avec autant d’attention que le lait sur le feu.
Soudainement, le bouchon s’enfonça ! La chance du débutant avait frappé ! Au propre, comme au figuré !
Jeanine, en panique, releva sa canne d’un coup sec. La secousse éjecta l’étincelant gardon hors de l’eau. Pendu à la ligne que la novice hystérique faisait virevolter dans tous les sens, il fut balancé de gauche à droite puis de droite à gauche. Les manèges de la Fête des Loges n’auraient pas mieux fait. Le poiscaille qui se débattait férocement se baladait à la vitesse du son dans les airs, replongeait parfois dans l’eau mais en ressortait toujours, agité par la furie qui n’en revenait pas d’avoir « fait une touche ». Les ordres fusaient. On criait de lever la canne, de la baisser, de donner du mou, de sortir l’épuisette ! Mémé, qui ne quittait pas la prise des yeux, commençait à avoir le tournis. Soucieuse de se faire aider, Jeanine, dans un geste désespéré, orienta son précieux butin vers son mentor. L’adorable instructeur tenta de le récupérer au vol quand une torgnole monumentale vint s’abattre sur sa joue. Affreusement sonné par cette rencontre inopinée, il perdit son légendaire sang-froid et cracha une tirade de grossièretés. Sur son visage gluant empourpré, de petites écailles scintillaient joliment. Un « plouf » sonore retentit dans cet apogée dantesque. Gaston le gardon avait retrouvé le chemin du fleuve salvateur.

Septembre 2018.
Jeanine se repose dans son lit d’hôpital. Elle ne sait plus si elle a déjà dîné. Elle ne peut plus dire si nous sommes lundi ou mardi. Elle se demande qui est la dame qui lui rend visite chaque jour en l’appelant Maman. Mais, bien calée dans ses oreillers, elle observe attentivement la Seine qui passe lentement sous sa fenêtre. Elle reconnait bien les berges où s'installent les pêcheurs. Alors, elle sourit.

PRIX

Image de Printemps 2019
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Silvie DAULY · il y a
On replonge vraiment dans une autre époque et c'est savoureux.
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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Cathy ! Je relis avec grand plaisir votre TTC et sa partie de pêche homérique.
Ce message aussi pour vous inviter à lire mon sonnet "Indian song" en finale été si vous avez le temps https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/indian-song Bonne journée à vous.

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Pierre alias Pierrotdu84 · il y a
Ah, les plaisirs de la pêche à la ligne... !
Les nôtres, de lignes, sont parfois plus noires, telles les miennes, sur "Qui mourra verra". Allez-y voir si le coeur vous en dit...

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Georges Marguin · il y a
Comme c'est bien décrit. Vieillir est le lot de lôt de tout et de tous. Merci pour jeanine, elle vivra encore longtemps grâce à votre plume.
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Mimine · il y a
J'aime beaucoup votre style
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