Une séparation définitive

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Je ne comprends pas pourquoi j'écris, ni comment. C'est tout ce que je peux dire. À certains moments, un être que je ne connais pas prend possession de mon esprit et écrit des choses que je  [+]

Franck, las et énervé à la fois, se prit la tête entre les mains puis, la relevant, dit au gendarme qui lui faisait face de l’autre côté du bureau : « Je vais tout vous raconter depuis le début, sinon on n’en sortira pas »
« Ce matin-là, cela faisait trois jours pleins qu'elle ne m'avait pas téléphoné. Je ne savais si je devais m'en réjouir ou m'en inquiéter.
J'avais quitté le foyer conjugal depuis deux semaines et, chaque jour, elle m'avait appelé, et toujours avec une bonne raison. Elle commençait par me demander si, finalement, j'avais bien retrouvé mon chandail en cachemire et je lui disais qu'elle se rassure, qu’il était bien en ma possession et c'est alors qu'elle ajoutait, la voix brisée :« Nous l'avions acheté ensemble à Londres ». Elle enchaînait avec les reproches, les pleurs, les : « Je ne pourrai pas le supporter » et les cris, l'hystérie à l'autre bout du fil.
J'essayais de la calmer, de la raisonner mais rien n'y faisait et je raccrochais. Parfois, c’était le chantage au suicide qui me jetait dans les affres de la culpabilité.
À ce moment-là, je m'en voulais terriblement, je me sentais moche et lâche puis, le calme revenu, je me disais que j'avais pris la bonne décision et que c'était quand même une sacrée emmerdeuse.
Une manipulatrice m’avait dit ma mère. « Elle te fait marcher depuis le début. Inutile de te dire que je suis ravie que tu te sois décidé à t'en séparer. Dieu merci vous n'avez pas d'enfant. Ce n'est qu'un mauvais moment à passer. Quand tu seras divorcé, tu pourras enfin retrouver une vie normale ». Dès le début elles s’étaient détestées.
Pour éviter les histoires j'avais fini par ne plus voir ma mère. Et puis, plus tard, j'avais laissé tomber quelques amis aussi, qu'elle ne supportait pas.
Petit à petit, sans que je n'en prenne vraiment conscience, le vide s'était fait autour de nous et nous vivions à huis-clos. Elle avait décidé de changer de travail et avait donné sa démission mais elle ne semblait pas pressée de retrouver une situation et je me sentais entièrement responsable d'elle puis, le temps passant, piégé.
Nous étions mariés depuis deux ans. Je ne voyais plus ma famille. Nous ne sortions plus et les quelques voyages que nous faisions en tête à tête, au début de notre histoire, devenaient rares et finirent par disparaître en raison de problèmes financiers. Nous faisions l’amour machinalement, chacun s’efforçant de trouver son plaisir de son côté. Elle ne souhaitait pas d’enfant.
C’est à ce moment-là que j’ai commencé à aborder les questions que je ne voulais pas me poser jusqu’alors.
Après ma journée au bureau je ne ressentais aucune envie de rentrer. Je savais que j'allais retrouver quelqu'un qui ne ferait pas attention à moi, qui aurait passé sa journée sur Internet à discuter avec d'autres oisifs, qui n'aurait fait ni le ménage ni quoi que ce soit et qui aurait oublié de me préparer à dîner.
Un soir que je me retrouvai devant la télévision avec un vieux bout de gruyère entre deux tranches de pain pendant qu'elle surfait sur le web, je sentis qu'il fallait que je me sauve de là.
Trois jours pleins sans téléphoner. J’ai pensé que, peut-être, elle s’était calmée, qu’elle avait trouvé quelqu'un d'autre ?
Elle m'appela finalement le lendemain. Avais-je un don de divination ? Toujours est-il que nous eûmes une conversation normale. Elle me dit : « Que c'était mieux comme ça, qu'elle-même, de son côté avait quelqu'un d'autre mais, ajouta-t-elle, j'aimerais que tu me rendes un service. Ma tante d'Etretat m'a invitée pour une quinzaine de jours et j'ai accepté. J'ai besoin de me reposer. Pourrais-tu m'y emmener ? ».
J'hésitai une seconde et puis la culpabilité me fit accepter. Je ne voulais pas non plus être un goujat. Après tout beaucoup de couples restaient bons amis après une séparation – c’est dire à quel point je me berçais d’illusions - sans compter que j'étais ravi de la savoir éloignée de moi et entre de bonnes mains pendant deux semaines. Je ne connaissais pas cette tante, elle ne m’en avait jamais parlé mais je plaçais tous mes espoirs en elle.
Le week-end arriva et je tins ma promesse. Le voyage se passa sans encombre si ce n'est qu'un pesant silence s'installa entre nous.
« J'aimerais voir la mer me dit-elle alors que nous étions presque arrivés. Ma tante est impotente et je ne pourrais pas beaucoup sortir. Il y a un chemin en haut des falaises où je me promenais étant enfant, j'aimerais te le montrer ».
Je n'en avais aucune envie mais jugeai plus prudent de ne pas la contrarier, un peu comme on fait avec les fous.
Nous descendîmes de voiture et firent quelques pas. « Tu sais me dit-elle, j'ai pris une assurance-décès en ta faveur ». Et comme j'allais lui exprimer ma surprise, elle ajouta, avant de sauter dans le vide : « J'espère que tu n'auras pas d'ennuis » . »
En face, le gendarme leva la tête de son ordinateur et dit : « C’est pas mal votre histoire, vous devriez en faire une nouvelle ».
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