Une saison sèche

il y a
3 min
9
lectures
0
Image de Hiver 2017
Un de mes premiers boulots, a été "cueilleuse de Myrtilles", c’était au Temple dans le médoc, au début de l'été 2000.
On était payé au poids et les prix du kilos étaient affichés chaque jour , selon les variétés ; évidemment le prix ne cessait de baisser, il fallait en faire toujours plus pour au moins "gagner" sa journée, c'est à dire faire le SMIC .
A vrai dire, j’étais vraiment mauvaise, et je ne voulais pas tricher et ne ramasser que les graines facilement accessibles et laisser les 3/4 a l’intérieur des haies, et malgré la complicité du surveillant qui me remplissait régulièrement mes barquettes je sautais la pause déjeuner pour arriver péniblement à mon SMIC ; pendant neuf heures je cueillais ces fruits si chers , sous un soleil de plomb .
Au début, des filles se sont évanouis, et je me croyais dans un film sur la grande dépression aux États Unis, moi qui n'avais jamais travaillé, même pas un baby-sitting.
Quand on débute, on est mal organisé, on cueille et on met les myrtilles directement dans les petites barquettes qui vont être pesées, mais ce n’était pas du tout pratique, perte de temps, perte de beaucoup de fruits, allez-retours jusqu’à la balance trop nombreux, puis les nouveaux comme moi, on a fait comme ceux qui avaient l'habitude: on coupait une bouteille en plastique au niveau du goulot, puis on mettait une grosse ficelle allant d'un bord a l'autre de la découpe et on la glissait autour de notre cou, laissant la bouteille pendre au niveau de la poitrine, on avait ainsi les deux mains libres pour cueillir et remplir rapidement la bouteille .
La plupart du temps, j’emmenais deux amis de la fac, j'etais renfermée sur moi car en ce début d 'été j'étais très déprimée, j'avais raté mon année et mon petit ami m'avait plantée sans explication, bref pour me détendre un des deux persistait à faire tous les jours la même vanne quand on traversait le petit village de Blagon :"blaguons à Blagon !!!" .
Évidemment, cela ne me faisait pas du tout rire. Je me souviens aussi qu'à l'époque la radio diffusait en boucle une chanson qui faisait un carton et que je ne supportais pas, j'avais l'impression que le chanteur hurlait personnellement dans mes oreilles histoire de bien me démoraliser, c’était un certain Eminem, et bien que plus tard, j'ai acheté ses disques, je n'ai jamais aimé cette chanson.

Il y a truc classique quand on travaille sous la chaleur : fantasmer sur la boisson bien fraîche qu'on aimerait boire :avec le chef de rang, on se faisait des orgie d' "orangina" glacé et d’ailleurs, le dimanche suivant, il devait m'inviter dans sa chambre d'étudiant avec des litres d'orangina, qui évidemment n'eurent pas la même saveur que dans nos fantasmes masochistes .

Oui, je pourrai dire que bien sur, la plupart des travailleurs étaient des étudiants et que c’était pas non plus si atroce que ça, cependant, je trouve rétrospectivement que les conditions étaient dures( je du faire après divers travaux en plein air, mais je ne connu pas cette sévérité) : on commençait trop tard et on se payait les heures les plus chaudes, on était payé au kilos, selon le prix du marché et on était sans arrêt fliqués par les chefs de rang .
J’étais très jeunes, et c’était une expérience encore ludique, mais une fois, des etudiants avec qui je travaillais m'ont ramenée, j'avais pas pu prendre ma clio ce jour là, on s'etait arreté au bord de la route car un ptit gars qui bossait avec nous avait crevé ou avait eu un problème technique, bref on l'avait embarqué lui et son copain et on s'etait entassé à quatre à l’arrière.
Deux jours plus tard, j'appris que ce jeune avait voulu venir à tout pris travailler et avait tenté le trajet (peut être 50 km) en mobylette, il avait était fauché par un camion et était mort sur le coup.

Je sais plus à quel prix était le kilo de myrtille ce jour la, mais ça nous à tous laissé un goût amer.
Je n'avais fait que partager avec lui un quart de banquette arrière , on avait du échanger pendant le temps du trajet quelques banalités sur le travail ou sa malchance avec sa voiture , mais immédiatement, je me suis souvenue de son visage souriant, ignorant du sort qui l'attendait le lendemain et j'ai eu froid dans le dos.
Depuis ce jour là,mon ami a arrêté avec sa vanne quand on passait à Blagon...

0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,