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Une rose, une épine

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Hermann Sboniek

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Deux heures que je suis vautré dans ce fauteuil, fixant la forme allongée sur le lit sans oser allumer la lampe. Par-delà les baies vitrées, un halo blafard se dessine au dessus de l’horizon. Je repasse une fois encore le fil des événements dans ma tête.
J’avais vraiment mis le paquet pour que ce soit une putain de bonne Saint Valentin et réservé six mois à l’avance dans un resto branché. Une dizaine de jours plus tôt, j’avais dit à Nadège de bloquer sa soirée et le 14 février, rasé de près et vêtu de ma plus belle chemise, je suis passé la prendre avec ma Mustang de 67, la reine des bagnoles. Ma belle n’était pas en reste. Elle avait assuré à tous les étages: des chaussures de star, une petite robe noire à faire se damner un sacristain et elle avait aussi pensé à attacher ses cheveux comme j’aimais tant. J’étais sûr qu’elle portait cet ensemble de lingerie en satin nacré que je lui avais offert à Noël et j’imaginais sans peine le triangle pâle de son string. Saint Valentin, la fête des amoureux romantiques? Mon cul, oui ! Dès qu’elle est montée dans la caisse, je n’ai eu qu’une envie: la baiser !
A l’extérieur, la clarté gagne peu à peu. Ma vision, pourtant habituée à l’obscurité, ne me permet pas encore de discerner les détails de la pièce. Dans mon esprit, tout n’est pas clair non plus.
Le repas s’était bien déroulé, le resto était bondé : les traditions ont la vie dure. Quand le pakistanais s’est pointé, avec sa tronche de cake et son panier de roses, je lui ai immédiatement fait signe de venir à notre table. Il avait photographié le billet vert que j’avais placé entre mes doigts et s'est précipité. J’ai chuchoté : « Je te file 100 euros, tu laisses une rose à Madame et tu te casses. Tu vends rien d’autre ici, compris ? ». Très pro, il m’a souri et répondu « 150 ». C’était de bonne guerre, j’ai allongé un autre bifton. Le métèque s’est barré. Tous les gars avaient déjà la main sur leurs portefeuilles et sont restés cons. Je te raconte pas la tête des meufs !
Perdu dans mes pensées, j’observe l’aube. Cette lueur en grandissant me rapproche du moment fatidique où il me faudra bouger. Le disque solaire va dépasser la cime des arbres. Je distingue maintenant la silhouette allongée sur le coté, la tête appuyée sur son bras droit, ses cheveux masquent une partie de son visage. Une jambe tendue, l’autre repliée sous elle. Mon attention se porte sur les deux adorables fossettes à peine visibles en bas de son dos.
Nadège a apprécié mon petit manège. Elle a fait sa fière, la rose bien en évidence sous son nez, me défiant du regard. Je me suis dit que la soirée était bien partie et qu’une gonzesse pareille, c’était un bon prétexte pour arrêter les conneries. Profitant de son avantage, elle s’est levée pour aller aux toilettes. J’ai admiré la gymnastique des gonzes pour garder un œil sur leurs compagnes et mater son derrière de l’autre. Je suis pas le dernier quand il s’agit de reluquer alors j’allais pas leur en vouloir. Mais ce soir c’était moi le roi du pétrole et je l’ai regardée slalomer entre les tables en me disant que sa minuscule robe ne ferait pas le poids le moment venu. Je jubilais en pensant à la suite. A son retour, elle avait ajouté une couche de gloss et je jurerais qu’elle avait agrandi son décolleté. Elle s’est assise, a pris ma main et m'a balancé son plus beau sourire. Un de ces moments où tout parait possible, un nouveau départ, faire table rase du passé...
Un rayon éblouissant transperce les rideaux, c’en est fini de l’aube, la lumière inonde la chambre. Les couleurs se réveillent, les détails aussi et sous son cul rebondi, j'aperçois l'ombre de son sexe.
Tout semblait rouler. Dans la salle, plusieurs lascars dévoraient Nadège des yeux et de mon côté, j’imaginais que si je restais seul cinq minutes avec une de ces épouses respectables, beaucoup de conventions voleraient en éclats. Nous avons quitté le restaurant assez tôt, à présent plongé dans une ambiance glaciale. Les mecs examinaient attentivement leurs ongles et les meufs épuisaient leurs forfaits SMS. Dans la bagnole, elle a mis ses bras autour de mon cou et m’a roulé une pelle de tous les diables. Quand j’ai passé la première, je n’avais plus qu’une idée en tête, me débarrasser de mon jean devenu subitement trop petit...
Maintenant, ma bite pend lamentablement entre mes cuisses, inutile. Le jour qui se répand baigne le corps de Nadège, révélant le grain de sa peau. Mon regard remonte le long de son dos jusqu’à sa nuque. Les hématomes laissés par mes mains autour de son cou sont déjà visibles. Incapable de me lever, je soupire en essayant encore de comprendre comment c’est parti en vrille.
Après avoir baisé une partie de la nuit, on s’est retrouvés côte à côte à fixer le plafond. Quand mon portable s’est éclairé, elle a eu le temps voir le nom de Sonia s'afficher sur l'écran. La fois de trop, suffisante pour sonner la fin du conte de fée. Ça l’a rendue folle. Avant que j’aie pu faire quoi que ce soit, la petite fouine m’avait piqué mon téléphone pour courir s’enfermer dans les toilettes. Manifestement elle connaissait mon code. Cette salope m’a lu à voix haute les derniers textos de Sonia: courts, crus et sans équivoques. A sa sortie, elle m'a balancé mon téléphone accompagné d’une belle bordée d’injures. Elle s’est jetée sur moi, toutes griffes dehors, bien décidée à me lacérer le visage. J'ai tenté de la maintenir éloignée et son cou délicat s’est retrouvé entre mes mains. Jamais je n’aurais pensé que sa vie soit si fragile. Quand j’ai relâché la pression, elle est tombée au sol avec un bruit mat. Je lui en ai voulu de ne pas s’être mieux défendue. Je l’ai alors installée sur le lit, le temps de reprendre mes esprits.
Le soleil éclatant pénètre à présent jusqu'aux moindres recoins de la chambre, n’épargnant aucun détail de ce tableau sordide. A mes pieds, mon portable vibre à nouveau. C’est Sonia qui rappelle: « Tu viens ? ». Sans hésiter, je réponds : « J’arrive. »

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Zurglub · il y a
Excellent ! J’adore ! j’aurais bien vu un plus de détails anatomico-erotico-morbides pour renforcer encore la surprise de la chute. Très bon texte en tout cas !!!
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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Zurglub. Merci pour ce commentaire, j'ai exploré le genre érotique dans une nouvelle intitulée "Tako Tsubo". Rassurez-vous, pas en compétition, ni sélectionné par le comité de lecture, donc passé pratiquement inaperçu :-(
Je n'ai rien contre ce genre de détail, mais il faut garder à l'esprit qu'il s'agit d'un TTC, donc il faut être extrêmement concis ! C'est difficile de planter des personnages, une intrigue et une chute en si peu de mots ...

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Eliza · il y a
La St Valentin elle sera pour Sonia, je ne vois pas où est le problème ! Faut pas fouiner ...
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Hermann Sboniek · il y a
Rebonjour Eliza.
C'est bien vous êtes pragmatique :-)

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Le cacographe · il y a
On ne se méfiera jamais assez du smartphone !
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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Le cacographe. Nous n'en sommes qu'aux débuts de ces satanés smartphone !! Imaginez les contraintes qu'ils vont faire peser sur nous dans quelques années !! Merci de votre lecture, on redte souple et on oublie pas François :-)
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Jfjs · il y a
le cauchemar et j'ai bien ri !!! Faudra faire gaffe avec Sonia pas qu'elle surveille également le portable.
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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Jfjs. Oui, sinon c'est l'histoire sans fin :-)
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Francine Lambert · il y a
Une soirée de Saint-Valentin qui commence comme un conte de fée . . . mais mieux vaut éteindre son téléphone pour qu'aucun train de sable ne vienne perturber l'engrenage ! Vous nous faites passer du rêve à l'horreur et la chute ajoute une note cocasse au drame qui vient de se jouer, j'ai aimé ces contrastes et votre écriture fluide. Mes voix et à bientôt Hermann !
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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Francine. Merci pour ce compliment. A très bientôt, J'ai plein de trucs sur le feu :-)
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Topscher Nelly · il y a
Une anti St Valentin jubilatoire.Mes voix.
Mon texte si vous le souhaitez :http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/je-te-promets-6

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Miraje · il y a
Le grand jeu ... à s'en étouffer ☺☺☺ ! Après l'aube reste le grand jour.
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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Miraje. Même au grand jour, Nadège n'en est toujours pas revenue ...merci et à bientôt.
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Zouzou · il y a
Ah quelle classe ! Mes voix pour ' l'anti- StValentin k
Moi , suis dans le mièvre : À l'aube et Aux lueurs de l'aube...

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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Zouzou. Vous devriez essayer de vous lâcher sur ce genre de thème, vous verrez, c'est jubilatoire. merci pour cette visite.
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Zouzou · il y a
Ouais , c'est pas l'envie qui m'en manque ,mais je vais - encore me faire 'lyncher'par notre notre Alain du Tripot !!! ( car j'en ai déjà pas écrit déjà )
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Patrick Peronne · il y a
C'est une très bonne chose que de sortir des sentiers rebattus. Mon vote
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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Patrick. Merci pour votre lecture, on croise moins de gens mais les rencontres sont plus belles :-)
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Philou · il y a
une saint valentin très particulière mais très réussie. Je vote pour
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Hermann Sboniek · il y a
Bonsoir Philou, Nadège ne partage pas votre avis
... Merci d'avoir voté.

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