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Une Rencontre dans la Brume

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Max Delvo

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Pour qui connaît la montagne comme je la connais, ce récit semblerait anodin et compromis d’une certaine vantardise. On pourra me reprocher de vouloir dramatiser une expédition sans but précis et pourtant celle-ci n’a rien de commun avec d’autres que nous avions menées depuis quelques années.

L’attachement qui consiste à affronter sans vergogne les pics et les abîmes enneigés à été fatale à bien des cordées solitaires, imbues de leur savoir faire. Nous ne nous considérions pas, Charlotte et moi, comme faisant partie de ceux là. La prudence était de mise à chaque sortie et aucun équipement ne faisait défaut à notre harnachement.
Nous nous sommes donc élancés sur les contreforts d’une chaine de montagne que nous faisait face avec défiance. La météo que nous avions consultée au préalable prévoyait une journée ensoleillée et rayonnante. Les premiers mètres sont toujours agréables et faciles à dompter, puis s’installe l’effort au fur et à mesure que raidit la pente qui serpente entre les roches. La montée fut lente et posée, une chute en début de parcours est un présage à ne pas ignorer.
Le monde alpestre vous accepte ou vous refuse, il faut donc dompter patiemment leurs majestés pour qu’elles vous autorisent l’aventure de leurs rencontre. Ce jour là tout paraissait plus simple, plus facile que d’habitude et nous en profitions allègrement dans l’esprit de se dire ; « ce qui est fait est fait ».
Le sentier rocailleux s’est brisé depuis quelques centaines de pas en marches étroites et nous grimpions de plusieurs mètres par minutes. Derrière nous le vide commençait à percer au travers la cime des sapins. Le plateau qui nous surplombait était à dix minutes de marche, la récompense de nos premiers efforts semblait proche. Cette vaste étendue invisible de la vallée était un paradis de feuillages, de bosquets et de fleurs. La déambulation en était agréable et le sentier qui nous semblait réservé, se pâmait lascivement au creux d’une petite vallée pour rejoindre un promontoire et disparaissait encore au coin d’une roche. Au cœur des merveilles de cette nature que nous aimions tant, nous nous surprenions à courir comme des gosses en oubliant toutes les règles de prudence lorsque nous frôlions le vide.
Il était temps de faire une première halte lorsque le soleil était à son zénith ; il était midi. Les sacs posés au creux d’une nappe de verdure nous avons savouré le plaisir de restaurer nos ventres affamés. Résolument nos regards tournés vers les pointes acérées on imaginait ce qu’il restait à faire pour vaincre le sommet qui se dressait à plus de trois milles cinq cent mètres.
Pas à pas nous avancions, franchissant tel des funambules les torrents rugissants sur les ponts de rondins improvisés. Il était près de quinze heures quand les yeux rivés vers les hauteurs, je remarquais une imperceptible évolution de l’atmosphère. De légères brumes qui se déclarent autour des alpages dénoncent en principe en changement radical du temps. Ceci est de très mauvais augure, je décidais donc rapidement de rebrousser chemin. Avec l’accord de Charlotte nous pression le pas afin de rejoindre le plateau en contre-bas. Une brume encore légère s’est installée bien plus vite que nous le jugions, le sentier disparut à notre vue dans les minutes qui suivirent.
Tout en pestant contre cette météo qui nous prenait en traître, c’est à grandes enjambées qu’enfin nous avions rejoint un terrain moins hostile. Notre vision ne portait plus qu’à une cinquantaine de mètres devant nous et elle allait en diminuant de minutes en minutes. La conscience du danger étant présente dès cet instant, nous évitions de nous arrêter avec l’espoir de rejoindre l’unique endroit du parcours qui permettrait de rejoindre la vallée.
Nous avions fait quelques années auparavant l’expérience de l’implacable accumulation d’épiphénomènes qui se déclarent les uns après les autres et qui vous tourmentent jusqu’à l’instant fatal de l’accident.
C’est dans cette situation que nous nous trouvions maintenant. Nous avions encore tout au plus cinq mètres de visions sur le parcours qui fuyait devant nous et quand le marquage blanc-rouge-blanc finit par ne plus apparaître sur les roches qui servaient au balisage, nous avions rapidement compris que notre sort en était scellé. Nous étions maintenant, des équilibristes qui cheminons au hasard, enclos d’un écran gris qui dispensait sur nos visages sa fine pluie de gouttelettes froides.

Bientôt il devenait impossible d’avancer sans prendre des risques insensés. Nous étions résignés à passer la nuit accroupit contre une muraille humide, qui ne nous protégeait pas d’une fraîcheur insidieuse. Une heure devait être passée sans que la brume ne daigne libérer l’espace qui nous entourait. Il arrive un moment ou, quoi qu’il arrive, on décide malgré tout de se remettre en marche. L’humidité et le froid qui vous pénètre jusqu’au os vous soustrait à toute volonté contraire. Perdu, il ne nous reste que la carte et la boussole pour espérer suivre un tracé logique, quand le sentier se divise vers la droite, le doute n’est plus possible, nous sommes perdus. La carte ne relève pas cette intersection et nous choisissons à défaut de continuer tout droit en l’absence de tout balisage.

Une pierre qui roule, le bruit caractéristique du cuir d’une chaussure et devant nous apparut un homme sortit de cet écran lumineux, grand et massif il porte une large cape, dans sa main droite un bâton sur lequel il s’appui conduit une marche assurée. Un berger peut-être ? Il semble en tout cas sortit d’un autre temps, ce montagnard ne paraît pas apprêté selon les normes vestimentaires modernes. Un pantalon en velours côtelé, une veste épaisse d’une époque révolue et un large chapeau de feutrine, il nous surprend par sa simplicité. Une barbe grise et bien taillée lui donne un air paternel.

« Ou allez vous comme ça ? »
Il est difficile de répondre à cette question à laquelle nous n’avons pas de réponse et je me sens soulagé, certain que l’inconnu saurait nous proposer une solution.
« Nous cherchons à rejoindre la vallée avant la nuit, je crois que nous nous sommes perdus ! »
« Oui, je le crois aussi, surtout que si vous aviez continué dans cette direction, il ne vous restait qu’environ cent mètres de marche à faire, ensuite le sentier s’arrête sur un précipice, qui rejoint la vallée et rien n’indique cela. Dans cette brume vous ne vous seriez pas rendu compte du danger !! »

Nous nous sommes résigné à suivre Hans Knecht, c’est ainsi qu’il s’était présenté, sans oser refuser son aide. Un toit de bardeau quelques petites fenêtres et une cheminée qui fume, un refuge jusque-là ignoré est apparut comme par enchantement enclavé au creux d’un cirque de roches. La brume ne cédait pas un pouce de terrain. Cette petite maisonnette en rondins taillés à la main nous à surpris par sa douceur et un feu de bois crépitait dans l’âtre. Nous n’avions jamais remarqué cette cabane solitaire et il nous était alors impossible de la situer sur la carte.
Hans n’était pas un homme bavard le repas servit fut frugal. Quelques heures plus tard et de nombreuses questions sans réponses, nous nous sommes endormis vaincu par la fatigue.

En nous réveillant le lendemain matin, nous étions seul dans la demeure, Hans était partit sans un mot, sans un bruit. Le temps ce matin là était au beau fixe, un soleil radieux réchauffait l’air et la nature s’est réveillée d’une étrange léthargie.

Nous avons appris au village, que cet homme, a disparut il y a deux cent ans emporté par une avalanche et qu’il ne restait de sa cabane que quelques bouts de bois écrasés qui témoignaient encore de son existence. Nous faisions alors partie des rares personnes à l’avoir rencontré. Pour d’autres ce n’était qu’une légende qui se racontait autour d’un feu.
Derrière la petite église au centre du village, on peut lire ; Hans Knecht Guide et Berger, emporté par son amour de la Montagne, Octobre 1812.

PRIX

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Gina Bernier · il y a
J'arrive trop tard pour voter , dommage. Votre texte est bien, bien mieux que d'autres, et autrement plus "travaillé" que le mien, plus crédible aussi, même si une bonne étoile a mis sur votre chemin un berger mais aussi guide, mort depuis deux cents ans, cet Hans qui veillait sur le bon retour des "brebis" égarées . Ce texte aurait mérité une meilleure place.
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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Max Delvo · il y a
Le plus important pour moi, c'est votre avis et vos commentaires qui me permettent d'évoluer, je vous remercie donc de votre lecture et surtout de votre encouragement, merci.
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Fred Panassac · il y a
Une ascension éprouvante pour les nerfs, et qui rappelle les grands récits alpins par ses détails pris sur le vif, sa vérité et ses notations concrètes : je crois que vous vous y connaissez très bien en montagne. Le guide qui hante les sommets et sauve les imprudents par ses conseils est une idée qui donne tout son sens à ce récit d'une course qui aurait pu mal se terminer.
Je ne reviens pas sur les remarques qui vous ont été faites sur les coquilles, vous en êtes conscient et ce sont les aléas des randonnées en montagne où l'on trouve de petits cailloux sur la route. Mes voix et une pensée pour Hans Knecht qui représente tant de guides et de montagnards happés par la montagne (et qui peut-être protègent ceux qui vont s'y aventurer)

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Max Delvo · il y a
Bonjour Fred, je suis très touché par votre commentaire. Vous avez trouvez dans ce texte, ce que je voulais mettre en exergue et j'en suis ravis. C'est en effet un petit hommage que je voulais rendre à quelques guides que j'ai connu, bien loin d'une course aux lauriers, c'est à eux que je pensais, à ces vies happées par la montagne pour sauver quelques inconscients. Alors merci de ces mots bien agréables et rassurants. Bonne année et bonne santé à vous et à votre entourage !
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Fred Panassac · il y a
En effet Max les lauriers ne sont pas aussi essentiels que la valeur propre d’un texte, cependant je regrette que le vôtre ne soit pas en finale, car le problème est qu’il n’y a que 15 places de finalistes du jury pour compenser la course aux votes que font certains. Quand il y a un message important dans un texte, il mérite davantage de lecteurs.
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Miraje · il y a
Il est des randonnées étranges où se croisent des mondes parallèles ...
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Richard Laurence · il y a
Je suis d'accord avec Francine, le fantastique, dans votre récit, n'arrive que tardivement mais cette chute a été magnifiquement préparée par le récit d'une ascension qui m'a fait penser au romans de Frison Roche, un auteur que j'apprécie beaucoup.
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Max Delvo · il y a
Bonsoir Richard, oui je suis moi aussi un inconditionnel de l'auteur que vous citez, comme je l'explique plus bas, ce jour là n'était pas propice à l'écriture de cette aventure. Il y a des jours ou l'on devrait s'abstenir, je regrette..., merci à vous bonne année.
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Francine Lambert · il y a
L'atmosphère que vous créez prépare, à mon avis, l'apparition de cet homme providentiel et, la fatigue aidant, est propice à développer des visions nées d'une légende ancienne. Je n'ai donc pas été gênée par ces descriptions du paysage qui me font office d'écrin pour cette belle histoire ! Je vote donc avec plaisir, à bientôt Max !
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Max Delvo · il y a
Bonsoir Francine oui, je regrette un manque de réflexion, et un manque de temps passé ce jour là à l'écrire dans une atmosphère peu propice à la concentration, je vous remercie de votre indulgence, merci!
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Jean Jouteur · il y a
Inutile de revenir sur ce qui a déjà été dit plus bas concernant les mélanges de temps. Il s’agit d’une belle rencontre, trop envahie, à mon gout, par une description un peu convenue (à mon sens) de la montagne. Ce que je veux dire, c’est que la mise en route est longue, ne laissant pas suffisamment de place à cet homme du passé et à cette « interférence temporelle ». Pour le coup, de simples détails abordés rapidement prennent trop d’importance. Par manque d’indice sur lesquels appuyer notre imaginaire, des questions se posent : Fantôme ou bon dans le passé ? Si cet homme, et sa maisonnette apparurent par l’enchantement de cette vapeur du passé, la cabane ne pouvait plus être présente le matin, alors que, je cite : « Le temps ce matin-là était au beau fixe, un soleil radieux réchauffait l’air et la nature s’est réveillée d’une étrange léthargie. » Plus de brume. Lorsque l’on pose des jalons de mystères, il faut les maitriser et les exploiter jusqu’au bout, et surtout, ne pas laisser de place aux incohérences qui forcément pousseront le lecteur à un « oui, mais » forcément cartésien qui ébréchera le rêve. Ma critique semble sévère, elle ne l’est pas. Je prends le temps de la rédiger car j’estime que ce texte mérite d’être vraiment d’être retravaillé. Il peut devenir un excellent récit.
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Max Delvo · il y a
Je comprends vos critiques relevées avec tact, je vous avoue, quand dans l'écriture de cette histoire j'ai été piège par un manque de temps, et surtout par le nombres de caractères à respecter; j'ai regretté moi-même le peu de place que j'avais réservé à l'homme, et au mystère en soit. Merci pour votre prise de position et bonne année.
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Jean Jouteur · il y a
Merci pour votre réaction. Excellente année à vous, dans l'attente de lire une autre de vos oeuvres
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Zutalor! · il y a
J'aime vraiment beaucoup ce texte. Il s'en dégage une atmosphère comme la ressentent les montagnards du dimanche (dont je fais partie). Je dirais bien qu'il est... "fantastique", et en tout cas, la fin l'est...
Par delà les petites scories dont vous avez expliqué à Marie l'origine, compliments Monsieur !

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Jean Calbrix · il y a
Un bon texte qui tient en haleine. Bravo, Max ! +5
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Max Delvo · il y a
Merci Jean très bonne année et une santé à toute épreuve !!
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Jean Calbrix · il y a
Pour vous de même, Max !
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Nicole Henne · il y a
Le charme vénéneux des brumes malfaisantes déchirées par le Sauveur sorti de la nuit des temps. Bravo
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Max Delvo · il y a
Oh là là, Nicole merci , bonne année !
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