Une réalité singulière

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Assise sur un banc public en plein cœur du Jardin du Luxembourg, je déguste un excellent burger de chez «Friends caffe» dont eux seuls ont le secret. Entre chaque bouchée, je prends le temps d'observer les déambulations des personnes dans les allées. J’ai modifié exceptionnellement mon habitude de déjeuner à l’arrière de la boutique ( je suis propriétaire d’une friperie dans le quartier) en visionnant le bulletin météo de la veille. «Belle journée ensoleillée, demain, Mardi 20 octobre, avec un thermomètre affichant 16 degrés» . Un temps automnale si agréable mérite bien une pause dans un endroit verdoyant, n’est ce pas? J’arrive à la fin de mon sandwich quand sur le banc devant moi s’installe un homme. Lunettes noires et visage fermé. Il semble avoir une trentaine d’années. Il est grand et svelte. Il est vêtu d’un jean bleu foncé, d’une chemise blanche et d’une veste marron. Il porte des sneakers. Il ressemble à n’importe quel homme d’aujourd’hui, actif, socialement et professionnellement parlant. Cependant, il a l’air anxieux, préoccupé, maladroit. Il tremble. Je le remarque car il farfouille dans ses poches, à plusieurs reprises. Il y trouve finalement un paquet de cigarettes et un briquet qu’il fait tomber avant même d’allumer son mégot. Il fume vite tout en gardant la tête baissée. Il bouge sans arrêt sa jambe. Il écrase ensuite sa cigarette d’un mouvement imprécis. Il loupe le filtre par deux fois. Après cet intermède addictif, il range ces effets dans la poche intérieure de son veston avant de sortir son téléphone. Il le scrute quelques instants avant de se lever et de commencer à en toucher l’écran. Il décide ensuite de partir emportant avec lui ce mal être, cette inquiétude qui le submergent. La cigarette n’a malheureusement pas accompli sa mission : le détendre. Je le vois s’éloigner tout doucement lorsque je m’aperçois que sur le banc où il s’est assis trône une enveloppe kraft pliée en 4. Il a sûrement du la laisser tomber lorsqu’il s’est saisit de son cellulaire. Voyant cela, je me précipite pour la récupérer et veut la lui restituer mais... le jeune homme a déjà disparu. Je détiens entre mes mains un document dont je ne connais ni la provenance ni le contenu. Une petite voix dans ma tête m’interpelle : que dois je en faire ? L’apporter à la mairie? au commissariat du 6eme ? ou bien l’ouvrir et ensuite faire les investigations nécessaires pour lui la remettre en main propre ? Tel est le dilemme qui se pose à moi...Après de courtes minutes de réflexion et n’écoutant que ma spontanéité et cette curiosité légendaire qui me caractérise, je décide de décacheter l’enveloppe. Je m’exécute délicatement pour ne pas prendre le risque d’abîmer les informations annotées à l’intérieur. Et qu’elle n’est pas mon étonnement en découvrant dans un premier temps l’expéditeur : Institut Marie Curie. Travaillant dans le quartier depuis plus de 10 ans, je connais très bien l’activité principale de cet institut. Le sacerdoce de cet hôpital n’est pas de traiter tous les maux dont peuvent souffrir les patients mais uniquement les cancers. Rien qu’en prenant en compte cette donnée, mon corps se sent envahi d’une sensation étrange, sûrement la traduction de mon hypersensibilité et de mon empathie. Cet homme a donc un rapport de près ou de loin avec ce foutu crabe. Je continues ma lecture. Avec les lignes suivantes, je peux enfin mettre un nom sur un visage. L’homme qui me faisait face se nomme Pierre Dagan et habite 20 rue du four 75006 Paris. Sa date de naissance y figure également. Ce fameux Pierre a mon âge : 31 ans. Je poursuis... En dessous de ses coordonnées, il est bien mentionné l’objet de la lettre : compte rendu de la biologie sanguine effectuée le 12 octobre par le laboratoire Biogroup. Je ne comprends pas tous les chiffres et les notions qui y sont mentionnées à mon grand regret car ce n’est pas un domaine où j’excelle. Mais ce que je déduis en comparant ses résultats avec leurs valeurs de référence, ce qu’ils appellent la normalité dans le jargon médical, c’est qu’ils ne sont pas bons. Je m’attends à trouver en bas de page une explication, une conclusion... Rien. Je remarque qu’il y’a une deuxième feuille. Sur celle-ci figure le résultat de la mammographie réalisée par le Dr Bordonné Corinne le 16 octobre. Les commentaires sont rédigés à la main et non via l’ informatique. Ce médecin est il de la vieille école? Ce n’est pas ma préoccupation. Par contre, on connaît tous l’envie quasi inexistante de nos chers médecins d’écrire convenablement et lisiblement leurs papiers officiels. C’est pour cette raison que dans le cas de Pierre, je ne peux déchiffrer qu’une seule phrase mais non des moindres ( qui résume la gravité de la situation) : grosseur mammaire au sein gauche avec douleur persistante. Je tombe des nus... Je savais que les hommes aussi, pouvaient être touchés par ce fléau mais c’est la première fois que j’en suis le témoin. Une troisième feuille clôt le dossier que je détiens. Ce dernier est daté de ce jour et a pour titre : compte rendu du rendez vous avec le Dr Haddad pour confirmation d’une tumeur maligne au sein gauche. Le professionnel de santé y décrit une grosseur de la taille d’une noisette décelée à la palpation accompagnée d’une douleur (existante depuis au moins 6 moins). Il conclue en suggérant : la chimiothérapie - l’opération pour extraire la tumeur avec ablation du sein - la recherche de d’autres métastases... Passé 5 lignes, j’ai stoppé net ma lecture... Les larmes commencent à inonder mes yeux.
Je ne sais pas grand chose sur le cancer du sein chez l’homme sauf qu’il ne représente qu’un pour-cent des sujets ( tous sexes confondus) souffrant de cette maladie. Les femmes étant majoritairement touchées par cette pathologie, sont les premières auditrices ciblées par les associations en terme de communication sur la prévention, la prise en charge, les soins, la recherche... Grâce à toutes ces actions, le cancer du sein chez la femme n’est plus un tabou, on ose converser sur l’importance du dépistage. Cette détection précoce augmente le pourcentage de guérison et de rémission. Mais.... concernant les hommes... la donne n’est pas la même. On ne s’imagine pas que le sexe masculin puisse être victime de cette maladie car on n’associe pas les hommes au mot «sein» mais au mot «téton» et par conséquent qu’ils ne peuvent pas être concernés par cette maladie puisqu’ils ne possèdent pas à proprement parlé «des seins». Et pourtant... Ils sont pourvus comme les femmes de glande mammaire et donc sont potentiellement à risque. Un risque énorme. Les hommes pourraient être décrits comme les «oubliés» du cancer du sein. Cette maladie mal traitée ou découverte que trop tardivement se termine généralement par le décès. Ce discours, je l’ai en tête depuis mon plus jeune âge grâce à mon oncle, pharmacien. Après cette réflexion personnelle, je comprends de suite pourquoi cet homme semblait abasourdi, désemparé, perdu. J’en viens à me poser la question suivante : à quoi va ressembler l’avenir de Pierre ? Quel sera son combat, dès demain? Quelle chance s’offre à lui de rester en vie? Lui qui est si jeune et la maladie à cet âge si vivace. A t’il des proches sur qui compter ou se confier résidant à Paris? Possède t’il un moral, un psychisme suffisant pour tenir la barre de sa barque corporel qui prend l’eau. Au lieu de me poser ces questions existentielles auxquelles je ne peux répondre à ce moment précis, je dois agir. Je dois lui transmettre cette enveloppe que je n’aurai jamais dû ouvrir. Mais j’avais cette intuition... Je bondis de mon siège et je prends la direction de la station de métro la plus proche en ayant la ferme intention de retrouver cet homme. S’il lui manque ces documents, il n’aura aucune chance d’affronter la situation et d’avoir la possibilité d’en sortir vainqueur.
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