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Une réalité

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Ca a commencé comme ça : une lumière naturelle assez étincelante sur le campus et, tout autour de la bibliothèque universitaire, une brume épaisse, vaporeuse et blanchâtre qui tournoyait autour du bâtiment circulaire et le faisait presque entièrement disparaître à la vue des passants. Il ne fallut que quelques heures pour que la rumeur se répande dans toute la petite ville de l’Est de la France et que les habitants entreprennent de se déplacer à pied jusqu’au phénomène pour l’observer. Au fur et à mesure que les heures s’écoulaient, la brume s’intensifiait laissant parfois vagabonder alentours des lambeaux comme du coton qui glissaient dans l’air, tournoyaient au-dessus de l’eau du lac de la cité universitaire et venaient parfois s’accrocher aux cimes nues des hêtres environnants.

On commentait sans vraiment oser s’approcher. Un professeur qui passait par là pour se rendre dans l’amphithéâtre où il devait officier fit montre de réalisme. Il n’y a pas de quoi fouetter un chat. La saison d’hiver qui commence est propice à ce genre de perturbations ! Les températures sont glaciales, l’air sec et froid. Que de tergiversations pour un peu de brouillard matinal ! et sur ces mots, il passa son chemin. Une vieille dame postée là depuis plusieurs heures rétorqua qu’on n’était déjà plus franchement le matin et qu’au lieu de s’atténuer, la brume s’intensifiait.
A midi, la foule avait triplé et le quart des habitants de la ville encerclait désormais la vieille bibliothèque décrépie, elle-même cernée par l’épaisse brume blanche et cotonneuse. Il fallait se résoudre à entrer. Quelqu’un devait passer le rond brumeux et pénétrer dans l’édifice. Un jeune étudiant en histoire de l’art que l’atmosphère ambiante rendait téméraire fut soudainement résolu à se sacrifier, trop content d’être pour un temps le centre de l’attention générale. Un murmure fendit la foule quand il se lança enfin dans l’allée qui menait à la lourde porte en bois du lieu fantomatique. Un autre étudiant planté là les bras ballants fit alors remarquer à l’assemblée tout à coup totalement silencieuse que, sauf erreur de sa part, aucun individu n’était sorti de la bibliothèque depuis le début du rassemblement. Tous se regardèrent, ahuris. Personne n’avait pensé à le notifier et pourtant, c’était indéniable : aucune sortie ce matin, pas même à l’heure du déjeuner. Cette considération nouvelle accentua la tension et ajouta à l’évidence : il se passait, à l’intérieur, quelque chose d’inhabituel, certains dirent même que la brume avait une origine surnaturel. Les plus inquiets reculèrent un peu mais personne ne se résolut à quitter les lieux, tous voulaient désormais connaître le destin de l’étudiant.
Soudain, un cri. Cri aigu, déchirant et désespéré. Un cri dont on ne savait pas s’il était celui d’une bête ou d’un homme. Un cri d’effroi mêlé d’épouvante. La foule s’était figée comme si le moindre de ses mouvements pouvait faire jaillir à nouveau ce son perçant. Certains reculèrent encore, les yeux fixés sur la brume qui continuait de s’épaissir et montait toujours un peu plus haut dans le ciel de décembre.
On se dévisageait, on s’interrogeait du regard. Que fallait-il faire ?

L’arrivée de la police et des secours rasséréna pour un temps les spectateurs. La décision fut prise d’installer un cordon de sécurité tout autour du bâtiment. Il était question d’envoyer une première équipe en éclairage. Un policier s’apprêtait à s’exprimer via un mégaphone afin d’encourager la foule à se disperser : la précaution voulait que chacun se calfeutra chez soi. La majorité refusa de bouger et très vite les protestations furent couvertes par un second cri. Puis un autre, plus terrible encore. Des dizaines de cris sauvages et sourds se mirent enfin à percer l’atmosphère. La bibliothèque se muait en créature vivante que l’on refusait désormais d’approcher. Les habitants déjà éloignés de plusieurs centaines de mètres de la brume reculèrent encore sans autre sommation. Puis certains se mirent à hurler : ils avaient cru apercevoir des ombres dans le brouillard ouateux. Les uns décrivaient des ailes noires, les autres des bras désarticulés qui s’agitaient dans les airs. Tous n’avaient qu’une certitude: il ne s’agissait pas d’hallucinations, ce qu’ils avaient vu existait. La peur prit alors possession d’eux. Une jeune femme cria : Il y a quelque chose dans la brume ! et le ton qu’elle mit dans cette exclamation provoqua le premier mouvement de foule. On se mit à courir dans toutes les directions ; on se bousculait, on se piétinait. La plupart n’avaient plus qu’une seule idée en tête : fuir.
Pourtant, quelques centaines d’individus étaient restés figés. La moitié d’entre eux hypnotisés, incapables de détacher leurs yeux de la masse blanchâtre. L’autre, composée de cartésiens qui répétaient qu’il n’y avait là aucune raison de s’inquiéter : Tout s’explique toujours.

Le commandant Lee Rivar, en charge de l’enquête, était rassuré que la cohue n’ait pas duré et envoya les secours soigner les quelques blessures superficielles de ceux qui avaient fini au sol contre leurs grès. Il rassemblait ses hommes pour un dernier point, avant, il le savait, de devoir prendre une décision concrète quand le lieutenant Ali Rété s’avança jusqu’à lui avec dans la main droite une photo développée dans la fourgonnette par un brigadier. L’équipe avait pu travailler avec un robot dirigeable à distance qui était entré dans la brume sur quelques mètres et, avec ses capteurs haute performance, avait pris en photo l’intérieur de la bibliothèque. Le lieutenant Rété, blanc comme un linge, tendit l’image à son supérieur. Sur la pellicule s’était imprimée l’image de dizaines d’étudiants et employés de la bibliothèque, amassés les uns sur les autres contre les baies vitrées de l’établissement avec, sur leurs visages, l’expression matérialisée de la terreur. Le commandant Rivar, dépassé par la situation, ne savait plus quoi penser. Ses mains tremblaient. Aussi, il sentait la foule derrière le cordon de sécurité perdre patience et l’atmosphère électrique semer la panique même chez les plus incrédules citoyens de la ville.

Tout à coup, un vent violent le sortit de ses pensées. Il sursauta, lâcha la photographie et eut le réflexe probablement inutile de sortir son arme et de viser la brume. Le vent s’accompagnait désormais de cris si inaudibles que certains se bouchèrent les oreilles. Le reste de foule se dispersa dans un désordre chaotique en mêlant ses hurlements d’angoisse à ceux de la bête inhumaine qu’était devenue la bibliothèque. Bon sang, y se passe quoi là-dedans ! hurla à son tour le commandant impuissant. Il allait contacter ses supérieurs pour s’en remettre à eux quand il discerna assez nettement dans la brume un homme, assez grand, athlétique, apparemment relié à une corde élastique, qui courait dans le nuage de fumée. Il voulut agir mais déjà l’homme reculait, propulsé en arrière par l’élastique qu’il avait accroché à la taille.

C’est alors que tous les hurlements cessèrent. Ceux de la Bibliothèque et ceux de la foule. Derrière l’équipe tétanisée, le campus était vide, les derniers événements avaient eu raison du public affolé. Devant eux, la brume se dissipait doucement quand apparut l’étudiant en histoire de l’art à travers les dernières volutes de fumée. Il sortit du nuage ouateux d’abord enthousiaste puis très vite abasourdi par la vue des forces de l’ordre et de leurs armes qu’ils avaient tous pointées en sa direction. Alors qu’il se figeait à quelques mètres d’eux, inquiet, le lieutenant le somma de donner rapidement des explications. Plein champ ! répondit l’étudiant à la fois amusé par le quiproquo et soucieux de ne pas mourir d’une balle perdue. Le commandant répéta, Plein champ, sans rien comprendre. Oui, continua l’étudiant, c’est le nom de l’association de cinéma du campus. Il tourne depuis ce matin une adaptation de Brume de S. King ! Très réussie au demeurant ! Tout à fait réaliste !

PRIX

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Jusyfa · il y a
Bonjour Adeline, je reviens vers vous pour d'abord vous féliciter, j'ai reçu le fascicule papier SH. E n° 24 et j'ai ainsi le plaisir de compter votre nouvelle " Aujourd'hui, Torodov est mort " dans ma collection.
Ensuite, sans vouloir vous obliger je vous propose une nouvelle en finale du GP automne
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/a-chacun-sa-justice
Encore bravo et merci.
Jusyfa.

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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JigoKu Kokoro · il y a
Bonsoir Adeline ( ^_^)
Vous m'aviez dit non "je n'ai que des textes qui décrivent du réel". Petite cachottière ! Je vous taquine ( ^_^). Ce court récit est justement bien loin du défaut dont vous m'avez parlé ("chauffe du moteur" ). En très peu de temps le décor et posé et très vite l'intrigue s'entrelace. La curiosité du lecteur est suffisamment titillé pour se laisser aller à diverses théories basées sur ses propres lectures fantastiques. Le rythme est bon et chaque nouvel élément est égrainé à bon espace. Il y a un bon rattachement à la réalité qui ancre bien le récit. Il reste la chute fort sympathique et inattendue. J'avais lu pas mal de texte du concours et pourtant j'étais parti ailleurs pour la conclusion. ( ^_^). La thématique du concours est parfaitement respecté et je trouve ça très bien (certains finalistes l'ont à peine frôlé).
Si l'envie (ou surtout le temps) vous prend de venir traîner sur ma page, je peux vous proposer "A toi Lulu" ou "Elle, Lui et Moi" en texte dit "réel" ou encore "La Poussière Noire" plus "fantastique" .
Au plaisir ( ^_^)

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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition avec une brume brumeuse ... :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Tous mes vœux pour cette nouvelle année !

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Yasmina Sénane · il y a
Une histoire très bien construite en crescendo pour faire monter l'angoisse jusqu'à la chute.
Apprécierez - vous "Un scoop" écrit pour ce prix ?

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Klelia · il y a
On imagine assez facilement la catastrophe à venir menée par un bon suspens... mais la chute rend le lecteur déçu, lui qui avait imaginé l'arrivée d'une force extraterrestre !!!!
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Adeline Délie-Platteaux · il y a
Des extraterrestres ! Merci pour vos idées et vos remarques. Au plaisir de vous lire.
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Coraline Parmentier · il y a
Un récit à la fin surprenante, qui tient en haleine, bravo ! Mes voix !
Si vous voulez connaître mes déesses des eaux, vous pouvez embraquer sur la barque solaire du dieu Rê et rejoindre mon royaume embrumé...
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Adeline Délie-Platteaux · il y a
Merci. Je file lire votre récit.
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Fraziejames · il y a
Une écriture limpide pour un récit haletant. Mes votes
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Adeline Délie-Platteaux · il y a
Merci beaucoup pour votre lecture et votre retour.
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Pascal Depresle · il y a
Original et prenant, mes votes. Si le cœur vous en dit mon univers vous est grand ouvert (L'héroïne - Tata Marcelle).
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Adeline Délie-Platteaux · il y a
Merci ! J'y vais tout de suite.
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