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Une place mélancolique

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Gilles

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À Grenoble, près de la gare, la place Saint Bruno est au centre d’un quartier
populaire. L’église occupe un coin de cette longue place, presque une esplanade.
Elle est imposante et étrange. La place elle-même est étrange avec ses immeubles
de toutes époques et certains sont étonnants, comme cet immeuble massif au crépi
vert olive ou cet hôtel particulier noirâtre et rococo entouré de poubelles. Pour
moitié, elle sert de parking qui se transforme trois fois par semaine en un grand
marché où l’on trouve de tout.
Pour le reste, elle est occupée par un vaste square rectangulaire, dégagé et agréable
avec les beaux platanes de son pourtour. Au printemps, il accueille diverses
manifestations festives.
L’animation et le pittoresque de la place Saint Bruno sont renforcés par ses cafés et
ses restaurants très fréquentés et quelques boutiques anciennes. Mais cette place
bigarrée n’est jamais gaie. Elle garde toujours un je-ne-sais-quoi de mélancolique et
reste cafardeuse même durant la grande kermesse de juin.
Lors de la dernière kermesse, mon attention fut attiré par un couple, un père et sa
fille de douze ou treize ans, qui faisait le tour du square avec une régularité
étonnante dans l’agitation ambiante. Ils étaient tous les deux grands, maigres,
dégingandés et d’une blondeur tirant sur le roux. Blafards, ils marchaient très
lentement. Ils ne semblaient guère intéressés par les files d’étals qu’ils traversaient
et ne s’arrêtaient ni ne se baissaient jamais. Ils étaient correctement habillés, la
fillette portant une robe à fleurs terne et démodée. Mais leur maintien et leur
attitude évoquaient la misère.
Malgré leur désintérêt pour la fête, ils reprenaient inlassablement leur tour de
square. Collés l’un à l’autre, ils semblaient se tenir par la main, mais ce n’était pas le
cas. Rien ne les arrachait à leur déambulation triste et leur regard morne se perdait
dans le vide. Cependant, le père regardait parfois les étals d’un air distrait. Soudain,
il s’arrêta et se pencha au-dessus d’un tréteau. Vivement, il se retourna vers sa fille
en souriant et lui désigna un objet du doigt. Mais elle ne sembla pas entendre son
père, ne se retourna pas et n’interrompit pas sa marche somnambulique. Son père
n’insista pas et reprit sa position à ses côtés.

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