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Une Pierre Tombale Impossible

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Sophie H.

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Sarah approcha l’entrée du caveau prudemment. Sous ses pieds, le sol était encore mou et elle pouvait sentir ses chaussures s’enfoncer. Il avait plu presque toute la journée, et Sarah avait cru jusqu’à la fin que le mauvais temps lui permettrait d’échapper à cette stupide excursion.
Hélas, la chance n’avait pas été de son côté, et la pluie s’était arrêtée bien avant la tombée de la nuit, moment où Elodie était arrivée à sa porte avec un grand sourire, une lampe torche et les mots « Prête pour une aventure ? » sur les lèvres.
Non, Sarah n’était pas prête pour une aventure. Du moins pas celle-là. Mais Elodie – intrépide, merveilleuse Elodie – l’était toujours, et aujourd’hui elle avait décidé qu’elles devaient passer la soirée dans un endroit apparemment hanté.
Parfois, Sarah se demandait pourquoi elle était incapable de dire non à son amie.
(Elle savait pourquoi.)
Et elle aurait dû dire non. L’air dans le cimetière était froid et humide. Le vent sifflait entre les pierres tombales, murmurant, il semblait, un avertissement que Sarah ne pouvait pas déchiffrer.
Elle frissonna. « Est-ce qu’on doit vraiment faire ça ? Tu sais que deux filles dans un cimetière au milieu de la nuit, c’est pratiquement le début d’un film d’horreur, hein ? »
Elodie leva les yeux au ciel. « T’en fais pas, Sarah. De nous deux, je suis la blonde – si l’une de nous deux doit mourir, ce sera clairement moi d’abord, ce qui te laissera largement le temps de décamper. »
Ces propos n’étaient pas particulièrement rassurants, mais l’humour dans la voix d’Elodie la fit sourire néanmoins. « J’essaierai de faire honneur à ton sacrifice dans ce cas. »
Secouant la tête, Elodie commença à descendre les quelques marches à l’entrée du caveau. « Fais attention », dit-t-elle. « Ça glisse. »
La gorge nouée et priant qu’elle ne soit pas sur le point de faire la plus grande erreur de sa vie, Sarah descendit après elle. Le sol était effectivement glissant, et Sarah faillit tomber plus d’une fois lors de sa descente des quelques marches devant elle. Heureusement, le sol était sec une fois à l’intérieur, même si le fond de l’air y était encore plus froid qu’à l’extérieur. Sarah regrettait de ne pas avoir pris un pull plus épais.
Les marches les avaient conduites dans un espèce de tunnel où les murs étaient marqués de noms et dates presque effacés. La torche d’Elodie illuminait ces noms de temps en temps, et Sarah était soulagée à chaque fois qu’elle réalisait qu’elle ne connaissait pas le nom des morts qui habitaient ces murs.
Cette torche devint rapidement leur seul point de repère, la pénombre autour d’elles de plus en plus impénétrable.
« Film d’horreur, je te dis », murmura Sarah. Ces mots firent écho contre les murs, mais au lieu de se propager, l’écho se tut presque aussitôt, comme mangé par les ombres les entourant. De nouveau, Sarah frissonna. « J’ai comme un mauvais présentiment. »
Et soudainement, Sarah n’avait plus si peur que ça. D’un seul coup, c’était comme si chaque pas en avant dans les ténèbres lui donnait un peu plus de courage, comme si chaque pas lui permettait d’abandonner un peu de son angoisse. Elle se mit à marcher plus vite, remarquant à peine quand Elodie se mit à faire la même chose, la distance entre elles grandissant un peu plus avec chaque instant qui passait, jusqu’à ce Elodie disparaisse de son champ de vision, sa silhouette comme absorbée par les ténèbres.
Se fut comme si un sort avait été levé. Son cœur se mit à battre à la chamade, et Sarah se mit à courir, ses pieds battant le sol de pierre lourdement. « Elodie ! Elodie ! Attends-moi ! T’es où, c’est pas drôle, reviens !»
Mais Elodie ne lui répondit pas. Personne ne lui répondit, et le long tunnel continua de défiler alors qu’elle courrait. Ou du moins, c’est ce qu’elle assumait. Sans la torche d’Elodie, elle avançait à l’aveugle.
Le couloir ne semblait pas avoir de fin, et Sarah commençait vraiment à craindre que cela ne soit pas qu’une impression, qu’Elodie et elle étaient vraiment prisonnières ici, condamnées à arpenter ce chemin dans le noir pour toujours.
Son souffle lui vint à manquer, la forçant à ralentir. Elle n’osait pas s’arrêter. Au moins, tant qu’elle continuait d’avancer, elle pouvait être sûre d’aller toujours dans la même direction. S’arrêter, c’était courir le risque de se perdre complètement, d’abandonner même le mince espoir qu’elle avait de retrouver la sortie.
Mais au final, elle n’en eu pas le choix. Son pied droit heurta quelque chose de cylindrique, et elle dérapa, se rattrapant de justesse au mur.
La gorge nouée, elle se baissa et tâtonna le sol jusqu’à ce que ses doigts se referment autour d’un objet métallique familier.
Click.
La torche s’alluma dès que Sarah pressa le bouton, un faisceau lumineux percant les ténèbres autour d’elle telle une lance de feu. La lumière lui brûla les yeux, mais Sarah refusa de les fermer. Elle balaya ses alentours avec le faisceau, espérant voir une tête blonde familière, mais elle ne vit que les murs mornes et ternes qui l’avait accompagné jusque-là.
Elle était sur le point de se redresser quand elle les vit, et son sang se glaça dans ses veines. Non, c’était impossible.
Malgré elle, sa main se mit à tracer des lettres familières sur le mur. « Elodie Spère. » La date de naissance de son amie était écrite juste en dessous, suivie d’une seconde date. Une date de mort.
La date d’aujourd’hui.
« Non. Non, non, non. » Les mots tombèrent de ses lèvres comme une litanie, mais peu importait combien de fois Sarah suppliait sa réalité de changer, celle-ci restait la même, le nom de son amie gravé sur le mur, une impossible pierre tombale dont Sarah ne pouvait retirer ses yeux.
Elle ne savait pas combien de temps elle passa là, à regarder l’inscription, mais à la fin, Sarah se remit à marcher. C’était une mauvaise blague, surement. Ou un cauchemar. Bientôt, elle allait se réveiller dans son lit et tout irait bien.
Tout irait bien.
Mais Sarah ne se réveilla pas. Elle continua de marcher, lampe torche pointée devant elle d’une main tremblante. Cauchemar ou non, mauvaise blague ou non, elle refusait d’abandonner Elodie. Une telle chose était juste impensable.
Soudainement, elle réalisa que le sol avait changé. De pierre, il était passé à gravillons, et les petits cailloux crissait sous ses pieds.
Et l’air... Oh, l’air aussi avait changé. Ce n’était plus le froid sec qui l’avait accompagnée jusqu’ici, non. A la place, c’était maintenant quelque chose de lourd, comme si une chape poisseuse s’était abattue sur elle.
Respirer était devenu difficile, et pas seulement parce qu’elle était toujours à bout de souffle. Non, il y avait à présent comme une odeur de sang dans l’air, et chaque respiration, chaque inhalation, lui donnait un peu plus le goût du cuivre dans la bouche.
Elle était à présent sûre qu’elle ne ressortirait pas de ce tunnel.
Et c’est alors qu’elle la vit. Une porte, juste là, devant elle, apparue comme de nulle part. Le bois était vieux et abîmé, et elle s’attendait à moitié à ce qu’il s’effrite sous ses doigts, mais non. La porte s’ouvrit sans un bruit lorsqu’elle la poussa.
Elle pleura presque à ce qu’elle vit de l’autre côté.
C’était une tombe. La plus belle qu’elle n’avait jamais vu, toute en marbre blanc. Et perchée sur la tombe, une figure blonde familière.
Sarah avança lentement, mais elle savait déjà ce que l’inscription allait dire.
Son nom, sa date de naissance, et la date d’aujourd’hui. Elle s’agenouilla devant. La torche ne fit presque aucun bruit en tombant par terre, mais le son qu’elle produit en tapant contre le marbre fit écho.
« Pourquoi ? » demanda-t-elle, ses yeux plongés dans des yeux qu’elle avait connus.
La chose qui n’était plus Elodie lui sourit, caressant le marbre tendrement. « C’est chez moi ici, et je suis si seule. Reste avec moi ? »
Et même si ce n’était pas Elodie, pas vraiment, Sarah ne pouvait toujours pas lui dire non.
Sarah sentit à peine la lame se glisser entre ses côtes.
Et après ça, elle ne sentit plus rien du tout.

PRIX

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Jeanne en B. · il y a
Une bonne lecture
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Artvic · il y a
Récit qui me laisse sans souffle !! Bravo.
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M. Iraje · il y a
Oups ... § À peine juste à temps. À bientôt j'espère ...
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Didier Lemariey · il y a
Bravo pour ce suspense, elle aurait dû faire confiance à son instinct de départ
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Sanju · il y a
Super!
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Marsile Rincedalle · il y a
Un véritable ami partage tout, vous en avez fait une démonstration magistrale :)
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Sophie H. · il y a
Haha merci! Même si je pense que la c'était un truc qu'elles n'auraient pas préférés partager...
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Loodmer · il y a
Je comprend mieux votre intérêt pour mon univers
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Janick Lucas · il y a
Cela fait froid dans le dos...
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Mab · il y a
Mes 5 votes. Glaçant.
J'ai ' une rencontre sidérale ' en lecture..

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Sophie Balastre · il y a
J'aime bien la montée de l'angoisse dans le cimetière mais j'aurais aimé en savoir plus sur le contexte, sur leur amitié. De quand datait-elle ? Si Elodie est morte ce jour-là, donc elle n'était pas un fantôme quand elle a connu Sarah ? La chute, très courte, est très réussie.
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Sophie H. · il y a
Haha, merci. Et non, Elodie n'a jamais été un fantôme. Elle était en vie jusqu'à ce qu'elles rentrent dans cette crypte, et plus particulièrement jusqu'à ce qu'elle disparaisse. Et après c'est plus comme une possession?
J'avais malheureusement pas trop de place pour développer leur contexte mais en gros elles ont fait collège/lycée ensemble. (Et Sarah est amoureuse d'Elodie.)

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