Une phrase à la place

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Retraitée, je lis beaucoup, beaucoup, vraiment beaucoup. Et un jour, l'envie de passer de l'autre côté  [+]

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— Pourquoi c’est interdit d’utiliser une amano, omonatopé dans une rédaction ?
Installée sur un coin de la table de cuisine, Rose mâchonnait son stylo bleu en regardant l’écriture rouge de son professeur.
— Onomatopée. Arrête de manger ton stylo ; c’est sale, dit sa maman en ouvrant la porte du réfrigérateur.
— Onomatopée. Pourquoi on ne peut pas en mettre dans une rédaction ?
La boîte d’œufs à la main tout juste sorti du réfrigérateur, sa mère se pencha sur la rédaction.
— Mme Taupin t’a enlevé 2 points ?
— Elle a dit qu’il fallait que je fasse une phrase à la place. Elle me remettra un point si je refais une phrase.
L’adolescente leva des yeux, plein d’espoir.
— Je fais comment ?
— Tu peux faire une phrase avec le verbe vrombir, à la place.
— C’est moche, vrombir
— Alors cherche un synonyme. De quoi elle parle ta rédaction ?
— Du jour où Tristan est venu nous voir avec sa moto. C’était...tu sais bien.
La jeune femme soupira, se tourna vers le placard au-dessus de l’évier, sortit un saladier, cassa les œufs au-dessus du saladier. Au bout d’un moment, elle dit :
— C-était-tu-sais-bien, ça ne plairait pas à madame Taupin
Rose fronça les sourcils, porta le stylo bleu à sa bouche, le retira, le fit brimbaler entre ses doigts.
— Tristan était trop content, mais pas toi. Toi, tu avais l’air en colère dit-elle.
— Tristan était très content, corrigea la maman, toujours le dos tourné.
— Pourquoi tu étais en colère ?
— Je n’étais pas en colère.
—Si. Tu étais en colère
—Je n’étais pas en colère.
—Si. Tu étais en colère
— Je n’étais pas en colère. J’étais triste.
— Pourquoi tu étais triste ?
— A cause de ton oncle Laurent
Pendant quelques minutes, la jeune fille resta aussi muette que la boîte d’œufs vide sur le plan de travail. Les fourchettes, dont le clappement contre le saladier annonçait l’imminence du repas, s’exprimaient davantage.
— Quel oncle Laurent ?
— Je n’aime pas en parler
— Mamaaaan ! Qui est l’oncle Laurent ? Pourquoi tu ne veux pas en parler ? Pourquoi est-ce que j’ai un oncle que je n’ai jamais vu ?
— Je vais te montrer sa photo.
La mère de Rose prit le temps de sortir les fourchettes du saladier, de les ranger dans le lave-vaisselle, de s’essuyer les mains avant de quitter la cuisine.
L’adolescente posa le stylo, prit sa tablette, tapa dictionnaire des synonymes puis se remit à écrire :
La moto vrombissait. Affreux
La moto grondait. Ça ne va pas
La moto mugissait. Ce sont les vaches qui mugissent
Une fois sa maman revenue, elle regarda le portrait d’un jeune homme avec un drôle de blouson en cuir rouge qui lui faisait des épaules démesurées.
— C’est lui ? Il est où ?
— Il avait une moto. En rentrant à la maison, un chauffard a brûlé un stop. Le chauffard n’a rien eu mais Laurent est mort sur le coup.
– Il est mort ?
— Oui. Maintenant, finis ta phrase. On va manger. Dans cinq minutes, j’appelle ton père et tes frères.
Pendant que la jeune femme retournait ranger l’instantané, Rose regardait sa tablette en fronçant les sourcils. Elle effaça tout.
La moto avait beau vrombir, mugir et ronfler, c’était quand même une sacrée saloperie.
— Ça m’étonnerait que tu rattrapes un point avec ça, dit la maman quand sa fille lui montra sa phrase.
Rose se blottit contre sa mère.
— Tant pis.
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