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Une photo où nous sommes ensemble

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Dan Mézenc

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Je n’ai jamais pu te le dire. Dire que je t’aimais, comme une petite fille aime sa grand-mère. Tu es morte, il y a près de trente ans et je ne t’ai jamais revue. Les parents ne m’ont rien dit quand tu es morte. J’ai déjà loin, inaccessible. J’avais rompu les amarres et je n’ai jamais su. Et c’est maintenant, alors que j’ai retrouvé ta photo que je veux te dire combien je t’aimais, combien je t’aime. Je t’écris cette lettre que tu ne recevras pas.
C’est sûr, tu n’as rien pu dire quand je suis partie, tu n’as pas pu protester – aurais-tu osé – avec le père, c’était impossible de protester, il avait toujours raison. Il m’a fichu dehors et il avait encore raison. J’avais seize ans quand je suis partie tu sais. Tu devais avoir environ soixante-cinq ans quand il m’a mis dehors ce vieux con. Cette relique de l’aristocratie d’empire avec son nom à particule et à rallonge qui faisait rire et se moquer tout le monde à l’école. Pierre-Yves de Ménerbe du Chomont, tu parles ! Un nom qui n’entre même pas dans les formulaires. Et toi, tu l’appelais Pierrot, un nom de clown et cela me faisait rire. Lui, il n’aimait pas cela, tout guindé, dans son éternel costume trois pièces vert bouteille, avec son monocle, sa canne et son porte-cigarette. Il vivait encore au dix-neuvième siècle et l’on était en 1980.
Et toi, tu lui disais « Pierrot avez-vous faim ? Voulez-vous un petit porto ? Que diriez-vous d’une petite promenade au bord de la rivière ? » En fait tu te moquais de lui. Il n’avait jamais faim, ne voulait pas de porto, ne voulait pas se mêler à la plèbe qui batifolait dans la rivière. Et c’est pour cela que je t’aimais bien, parce que tu te moquais, par petites touches, insensiblement, tu l’agaçais, le taquinais. Lui, qui était si sérieux, si coincé.
Alors je tourne les pages de l’album photos, c’est tout ce qu’il me reste. Du père, de la mère et de toi, grand-mère bien aimée. Les photos sont jaunies, tout spécialement celles aux bords crénelés prises dans les années soixante, avec quelques noms au dos : Pierre-Yves, Cassandre, les parents et d’autres que je ne connais pas, des cousins, des tantes et des oncles que j’ai oubliés. Et une photo, une seule, où nous sommes ensemble, toutes les deux. Je dois avoir cinq ans. Nous sommes assises au bord de la rivière, un jour de pique-nique. Je suis calée contre toi et nous rions, éblouies par le soleil. C’est tout ce qu’il me reste de toi, que j’aimais tant. Je te ressemblais sûrement. Gaie, bavarde, déterminée et révoltée. Tu avais fait la guerre auprès des résistants et le père ne l’avait jamais admis, il était plutôt de l’autre bord. Tu lui as donné ta fille, Cassandre, en mariage. Il l’a bâillonnée. Tu avais pourtant un fort caractère mais tu n’as rien pu faire contre son autorité. Il t’a méprisée, Maman se taisait et il m’a rejetée parce qu’il n’arrivait pas à me maîtriser, parce que je me révoltais. C’est comme cela que je me suis retrouvée seule, ainsi, expulsée, face à la vie, sans rien. J’avais seize ans. Et personne n’est venu me rechercher. Personne n’a osé. Je suis devenue adulte sans vous, je me suis fabriquée toute seule. Avec toujours ton souvenir, le souvenir de ma grand-mère que j’aimais tant, pas une grand-mère gâteau, confiture et tricots. Non, une grand-mère battante, énergique qui fumait et conduisait quand cela choquait encore qu’une femme se comporte ainsi.
Alors je regarde la photo dans cet album que j’ai dû racheter. Cette photo où nous sommes toutes les deux. Tu es belle, rayonnante dans le soleil qui se reflète sur l’eau. Tu portes un pantalon clair et une chemise largement ouverte, tu as quelques rides naissantes, tu es généreuse et enviable comme je le serais si je ne m’étais battue seule dès seize ans. Car tu sais, grand-mère, c’est dur la solitude à seize ans. Je t’aime grand-mère car tu es celle que je devrais être, celle que je serai peut-être enfin quand je serai devenue vieille.
C’est le notaire qui m’a appris que ce vieux con était mort, il y a quelques mois. Mais il ne restait plus rien de sa fortune, il avait accumulé des dettes. La seule chose à faire était de tout vendre aux enchères pour rembourser les créanciers. Ils se sont bien marrés les gens du village quand ils ont vu partir pour rien les couverts en argent, les bonbonnières, les pipes, les cannes, les fusils, et tous les meubles, des crédences, des vaisseliers, des commodes, des armoires, des tables et des chaises, tout un bric-à-brac qui sentait la poussière et la naphtaline. Il y en a qui ont fait de bonnes affaires. C’était la première fois que je participais à des enchères et quand le commissaire priseur a montré l’album photos, j’ai levé la main, dix euros, le prix de la nostalgie, et personne n’a renchéri. Ils m’ont reconnue, ils se sont douté, je ne sais pas. C’est comme ça que j’ai enfin notre photo, la photo de notre bonheur ensemble. Je ne t’oublie pas grand-mère. J’avais besoin de t’écrire cette lettre pour te dire mon amour, mon amour inutile car tu n’es plus là, mais indispensable car il faut bien vivre.

Ta petite fille.

PRIX

Image de Automne 2014
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Cajocle · il y a
C'est beau.
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Thara · il y a
De la mélancolie et, une lueur d'espoir pour un souvenir, un moment de
bonheur. Très beau texte, j'adhère et vote à cette belle histoire de
succession.
J'ai aussi une oeuvre en compétition, Dernier voyage sur la route La Matinale en cavale 201.
Je vous propose de venir découvrir ce texte, merci d'avance...

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Dan Mézenc · il y a
Merci
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Gil · il y a
Je vote pour la grand-mère et sa photo si précieuse pour sa petite fille.
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Dan Mézenc · il y a
Merci!
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Evadailleurs · il y a
J'aime , un vote !
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Dan Mézenc · il y a
Merci!
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