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Une petite fin

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Tubal Amiot

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Quelqu’un m’avait dit viens jusqu’à la porte. Mais... J’étais à peu près sûr que derrière la porte il y avait une trappe. A L’inverse, j’étais certain que sous la trappe il y aurait une porte. Sans doute allais-je tomber dans une chausse-trappe. Ne rien risquer m’insupporte. C’est pourquoi je suis venu malgré tout. Je suis trappeur de mon état. Alors peu m’importe que l’on m’invite derrière ou devant une porte.

Ça y est, elle est devant moi. La porte. Je la pousse et là, comble de l’excitation, il y a bien une trappe. Je la soulève. Des marches, que je descends et de nouveau une porte. J’avais bien deviné. Au-dessus de moi la trappe se referme sans que rien ne l’y ait incité. Je dois avouer que là, l’atmosphère devient pesante et m’inquiète. La multiplication, même modeste, des portes, a de quoi énerver. En effet, tout l’intérêt d’une porte réside dans ce qu’il y a derrière, soit qu’on le sache déjà et que l’on veuille s’y rendre, soit qu’on l’ignore et la clôture du passage devient alors comme un paquet cadeau qu’on déballe pour découvrir la surprise. Ce soir, le paquet cadeau ouvre d’abord sur deux autres emballages, une trappe et une porte. Cette dernière doit contenir une surprise à n’en pas douter, sinon on ne m’aurait pas convoqué dans ce lieu.

J’entends d’étranges chuchotis et comme des objets lourds qu’on traîne. Une lueur étrange passe sous la porte. C’est comme si elle n’avait pas de couleur connue. Quels démons sont là ? Ce soir, je ne pense pas positif. Je pense cauchemar car la nuit est noire comme aucune nuit du monde. Il est strictement impossible que derrière cette porte il y ait quoique ce soit de joyeux. Aujourd’hui j’ai livré mes peaux au grossiste. Ça n’a pas été une bonne affaire. Je me suis laissé manœuvrer et je les ai vendues à un prix dérisoire. Tant de nuits dans les vastes étendues pour un si maigre revenu ! Une honte ! Et celui qui m’a dit de venir devant la porte. Je ne le connaissais pas. Il avait une apparence curieuse. La peau quasi verte, des membres anormalement longs, une haleine de tombeau et des yeux incroyablement rouges. Rouges comme du sang. Pourtant je suis venu. Par goût du risque ? Pour comprendre quelque chose s’il y a quelque chose à comprendre ? Que ne suis-je resté dans mon auberge ! Des bruits de râles se font entendre derrière la porte. La trappe au-dessus est toujours fermée. Je remonte les marches pour l’ouvrir, rien à faire, elle est bloquée. L’espace où je suis confiné est de fait très exigüe. Il n’y a pas d’autre choix que de pousser la porte qui laisse filtrer des signes inquiétants. Ma main se pose sur la poignée. Hésitation. Je la tourne et j’ouvre. Mon cœur bat. Surprise ! Derrière la porte il n’y a rien d’effrayant sauf les bruits qui persistent mais qui en fait viennent d’une troisième porte. L’espace est aussi exigüe que précédemment. Les sons parviennent plus forts. Etranges chuchotis, objets lourds qu’on traîne, lueurs innommables. Je deviens fou à n’en pas douter. Je pourrais manger tranquillement, peut-être faire une petite sortie en ville, puis rentrer dormir. Au lieu de cela je viens dans ce gourbi infâme sur l’invitation d’un inconnu étrange. Un étrange étranger. A bien examiner, c’est l’aspect inquiétant de cet envoyé de la mort qui m’a poussé à venir. Rien qu’à le voir je savais que ça ne serait pas normal. Je savais que j’allais venir trouver des problèmes. Ou que les problèmes allaient me trouver. Je peste contre mon tempérament prompt à courir les hasards et les risques. Et j’ouvre la porte. Vaste salle. Sombre. Au bout un trône ou le diable lui-même semble assis. Un être au-delà de tout ce que vous pouvez imaginer. Un long manteau ocre rouge avec une capuche qui masque l’essentiel du visage ne seraient ces yeux luisants et à l’évidence maléfiques et de temps à autres des lueurs qui éclairent un visage d’outre tombe. D’une voix sépulcrale il m’ordonne d’avancer. Hypnotisé j’obtempère. L’odeur est immonde. Je ne peux éviter de vomir après avoir respiré ces miasmes de l’enfer. J’avance. Et plus j’avance, plus je vois mes cauchemars revenir vers moi. Tous ces rêves étranges que j’ai faits, c’est comme s’ils prenaient corps. La salle se rempli de mes cauchemars. D’étranges filets de lumière se mêlent entre eux en virevoltant pour donner cette lueur étrange et innommable que j’avais devinée derrière la porte. Le diable du trône pue. Les cauchemars aussi sont remplis d’odeurs fétides. Chien à la tête coupée déjà mangé par les asticots, mes professeurs qui ricanent en agitant leurs robes noires, les morts de ma vie qui m’insultent, l’accident inattendu qui survient, tête sanguinolente sur le volant, torture orgasmique, beauté funèbre qui vient me posséder, errements de fous en cellules, petit enfant perdu qui mord, hurlements de loups à une lune dégueularde dans une nuit d’angoisse, course éperdue pour échapper aux poursuivants sinistres, virage inabordable je sors de la route et je meurs, femme nue qui m’attire dans un lit de purin ou j’expire, rêve qui ne finit jamais et dont on ne se réveille pas, poison et corde avec la tête arrachée qui tombe au sol et ricane devant ma peur, la tête est ma tête et je ris, sarcasme cynique, onirisme fatal, labyrinthe angoissant sans sortie, sueur sueur sueur et l’eau enfin me réveille. La salle est vide. Un vide où je me trouve stupide. Mais la peur suinte des murs. Je suis courageux d’habitude, mais là je ne tiens plus. C’est affolé que j’ouvre la porte, la porte, la trappe, la porte.

Dehors oui, il fait nuit. Une nuit normale où je m’ébroue de l’anormalité que j’ai rencontrée ici. Je regarde l’immeuble d’où je suis sorti. Il semble banal. Pourtant, les gens s’en détournent. Ils traversent le trottoir à son approche et me jettent des regards craintifs et angoissés. En face, j’aperçois le messager hideux qui m’a demandé de venir ici. Il ricane et s’en va me laissant abasourdi. J’avance. Demain sera un autre jour mais je tremble encore. Je traverse. Une voiture surgit, me renverse, je suis mort.

Maintenant je fais partie des cauchemars de la salle. J’attends la prochaine victime pour l’effrayer. Je m’observe. Nul image dans la glace mais je suis un ectoplasme. De temps à autre, moi aussi je traîne des cadavres au sol. Je maîtrise la lueur. Le diable du trône me sourit. Il est satisfait de moi.

PRIX

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Hermann Sboniek · il y a
Bonsoir Tubal Amiot.
Un début original, (à la Devos) qui nous amène au vif du sujet si l'on peut dire, car votre héros fini plus mort que vif :-)
Merci.

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Keith Simmonds · il y a
Une approche originale pour cette succession de portes qui crée toute une ambiance d'effroi et de terreur, Tubal ! Mes voix ! Une invitation à frissonner, à sentir cette “Odeur de Mort” qui est aussi en lice pour la Matinale de la Mort en Cavale 2019. Merci d’avance et bonne fin de dimanche!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/odeur-de-mort

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JACB · il y a
De l'art d'écrire 21 fois le mot porte sans que l'on n'ait l'impression d'enfoncer des portes ouvertes..Quelques coquilles aussi mais un texte construit autour d'un sujet original à l'atmosphère oppressante. Je trouve qu'il cavale bien! *****Merci Tubal
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Dolotarasse · il y a
Le diable se cachait donc derrière la porte ! ;-)
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Patrick Peronne · il y a
Une écriture soignée. Un texte solidement construit. Une lecture qui accroche et des trouvailles (chacun ses goûts, moi j'aime…)qui ont retenu mon attention… comme "une haleine de tombeau" et autres… *****
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Ginette Vijaya · il y a
Le royaume des morts n'est pas de tout repos ! La vie , c'est d'abord en effet une succession de portes à ouvrir et à fermer avant de se tenir devant l'ultime porte .
Angoissant à souhait !

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Maroussia Anne · il y a
Angoissant et original. On est tenus en haleine. Bravo
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Tubal Amiot · il y a
Il y a beaucoup d'originaux sur Short… Merci en tous cas.
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RAC · il y a
Intrigant récit !
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Françoise Mornas · il y a
Cette avalanche de portes devient envoûtante, angoissante, entêtante... Le mystère puis l'horreur sont bien présents. Un récit que j'ai apprécié, avec une vraie chute.

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