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Une petite balade en forêt

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Dan Mézenc

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Deux ans ! Deux ans que je suis là, abandonné, au mouroir des vieux. Et dire que je faisais la joie des enfants. Il y en a tellement qui ont appris avec moi ! Et puis au rancard, à la poubelle, à la benne. Circulez ! Y a rien à voir ! Écartez vous de là. Ce ne sont pas les jeunes qui manquent et qui veulent prendre votre place. Faut dire qu’elle est sacrément chouette votre place, une bonne gâche, une affaire, une sinécure. J’étais un sacré planqué. Au chaud, chouchouté, caressé et dans le sens du poil avec cela. Mais les bonnes choses ont une fin. Soi-disant que je ne faisais plus l’affaire. C’est vrai que j’avais moins de succès ces derniers temps, il paraît que l’on préfère les jeunes, les plus nerveux, les plus rapides. Mais il ne faut pas exagérer, je ne suis pas si vieux. Et l’expérience, cela ne compte plus ? Et toute la connaissance acquise, c’est pour des prunes ?
On ne m’a pas demandé mon avis. Hop ! En voiture. Tous les copains disparus, jamais revus. On m’a expédié dans ce trou. Je n’ai pas eu le choix et comme j’ai toujours été obéissant et docile, je n’ai pas contesté. J’ai fait ce que l’on me disait de faire. En route, c’était parti pour le néant.
A peine si je vois passer une voiture ou un promeneur de temps à temps à autre. Faut dire, qui viendrait se perdre au fond de cette vallée ? Je m’ennuie, toute la journée à ne rien faire, c’est long, c’est très long. C’est vraiment pas une vie, ici. Toujours la même nourriture que l’on m’apporte régulièrement sans même plus me saluer. Toujours la même chose à manger, c’est incroyable qu’ils n’arrivent pas à varier les plaisirs. Quand c’est carottes, c’est carottes pendant un mois, quand c’est choux, c’est choux pendant deux mois. Je finis avec l’estomac en capilotade et les intestins qui font des nœuds. Heureusement, il y a le temps qui change. Soleil, pluie, vent, neige, orage. Cela occupe. Il paraît qu’il y a des pays où le temps ne change jamais, toujours froid aux Pôles, toujours chaud dans le Sahara. J’ai au moins cela, le changement de la météo et puis le changement des saisons, automne, hiver, printemps, été et cela recommence. Des insectes, des mouches surtout et puis plus rien, des oiseaux migrateurs qui arrivent et qui repartent. Cela occupe un peu mais ils ne sont pas très causants. Le problème avec les saisons qui passent ainsi, c’est qu’en même temps, je vieillis, et plus je vieillis, plus j’ai le sentiment que je ne sortirai jamais de ce trou sinistre. Ils attendent simplement que je crève pour se débarrasser de moi.

Quand je suis arrivé, il y avait déjà Martin qui était là. Et ce n’est pas qu’on s’entendait vraiment bien, il était assez stupide, un âne quoi. Mais bon, cela faisait de la compagnie. Lui aussi il était plus tout jeune. Un peu rouillé, le dos en vrac et les guibolles qui flageolaient. Faut dire que lui, il avait travaillé dur toute sa vie. Une vraie bête de somme. Il était usé par une vie de travail de force. Pas comme moi, j’ai toujours été dans les loisirs, avec les touristes et les vacanciers. C’est quand même plus tranquille, une petite balade dans les prés, le long d’une rivière, parfois jusqu’à la plage. Les touristes adorent les pique-niques ; alors j’en profitais pour piquer un petit roupillon en mâchouillant un brin d’herbe, vautré au frais dans un sous-bois de préférence. Martin, même si je ne l’aimais pas trop, je l’ai regretté. Un jour, ils sont venus le chercher. Il paraît qu’il faisait trop de bruit, que le voisinage se plaignait. C’est vrai que dès qu’il voyait quelqu’un pointer son nez, il gueulait terriblement fort. Une vraie bourrique, je vous jure. Pas très discret, un manque certain d’éducation. Mais c’était toujours de la compagnie. Depuis son départ, je suis désespérément seul. Je m’ennuie, je m’ennuie terriblement, je m’ennuie à mourir.
C’est vrai que je ne suis plus tout jeune, que j’ai du mal à me lever, que j’ai sûrement de l’arthrose dans les pattes et l’œil plus très vif. Mais si vous connaissez quelqu’un que tout cela n’effraie pas, qui n’a pas peur des vieux, dites le lui, au fond de la vallée, il y a un vieux poney qui rêve qu’on vienne le déranger un peu, le caresser, et lui monter sur le dos pour une petite balade en forêt.

PRIX

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Valéry Hardiquest · il y a
Alors que le sujet est plutôt "triste", le ton est plaisant, tonique, rempli d'humour et non dénué d'une bonne dose d'espoir pour ces "vieux" que l'on met de côté. Je ne regrette pas ma petite visite à ce sympathique poney. Il en mérite d'autres.
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Coronaire · il y a
Pour un Poney, il écrit bougrement bien. Un vote et un sucre !
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Dan Mézenc · il y a
Merci pour vos commentaires sympathiques
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Patcrea · il y a
C'est chouette, ça se lit tout seul, et la chute est... chutée (sourire)
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MissWriting · il y a
Pas mal du tout ! J'ai apprécié cette illusion qu'on nous donne au départ quant au narrateur, mais aussi le style d'écriture lui correspondant, on parvient facilement à imaginer la scène ainsi :)
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Miraje · il y a
Pas si bête...!
+1 vote, 2 carottes, et 3 choux.

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Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
La vieillesse n'est pas un naufrage QUE pour les humains !
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