Une pèlerine pas ordinaire

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Romancier et poète, mon besoin d'écrire est maintenant vital depuis que je suis à la retraite. J'ai trouvé l'initiative de short édition très originale et qui colle parfaitement à notre temps  [+]

Image de Été 2020

Un pèlerin chevronné me l’a affirmé : le poids de ton sac à dos est proportionnel à ta peur. Ta peur de manquer de tout ce qu’il y avait de superflu dans ta vie antérieure. Je n’ai pas saisi tout de suite son propos. Ce n’est qu’à mesure de mon avancée sur le chemin de Saint-Jacques que j’ai commencé à le comprendre. Je me suis d’abord débarrassé de quelques livres, puis d’une paire de chaussures, suivie de la moitié de mes vêtements et enfin de la plupart de mes produits de toilette. Parti lesté de plus de vingt kilos, je ne le suis plus que de douze, au bout de ma première semaine de marche.

Après une averse, pendant laquelle je me suis réfugié sous l’auvent d’une grange, le soleil revenu rend l’air aussi cristallin que diaphane. La nature, sur laquelle des perles de rosée scintillent, m’offre un cadeau digne de mes espérances : une symphonie émeraude qui parcourt les collines à l’infini en ondulant au rythme de l’ombre des nuages. Quelques vaches accompagnent ma marche. Elles me regardent avancer sans s’arrêter de brouter, se demandant ce qui peut bien justifier mon passage, ainsi harnaché, et délesté d’une partie de ma peur.

Mon pied droit commence à me faire souffrir depuis hier matin, une ampoule ayant décidé de s’attaquer à mon talon. Je l’ai recouverte d’un Compeed, mais elle semble résister à cet ectoplasme. En plus, mes mollets me tiraillent, comme s’ils tentaient de me réclamer un répit, mais ce ne sont pas eux qui commandent. J’arriverai au bout, coûte que coûte, me souffle mon esprit dans les descentes alors qu’il souhaite m’arrêter dans les côtes. Mais une force supérieure guide mes pas, et m’insuffle l’énergie nécessaire, à l’instar d’une machine à vapeur qui aurait une réserve de charbon infinie.

J’atteins une rivière qui serpente à travers un bocage aux accents désordonnés. Un petit pont en pierre attend ma traversée, pour se prolonger par une longue pente. Sur le muret qui longe le passage, une femme se tient assise. Elle paraît assez jeune et ne revêt pas l’habit traditionnel du pèlerin. Au contraire, elle semble arriver tout droit d’un défilé de mode ou d’un magasin de haute couture. Je peux admirer une chevelure brune soigneusement désorganisée, un visage à l’ovale harmonieux, un ensemble de tweed, et deux magnifiques jambes ponctuées par des talons rouge vif.

Plus je m’approche d’elle, plus elle me paraît adorable. Elle m’accueille alors par un sourire à faire pâlir un saint, tout en plantant ses prunelles dans les miennes, me forçant à entamer la conversation :
— Bonjour. Puis-je vous oser vous demander ce que vous faites là, dans cet accoutrement ?
Elle me répond en plissant ses yeux noisette :
— Je suis la tentation. La tentation du pèlerin.
La phrase me laisse pantois, m’oblige à m’asseoir à côté d’elle pour continuer l’échange :
— Je ne comprends pas !
— C’est pourtant facile ! Chaque homme qui passe a deux possibilités : poursuivre sa route ou me suivre.
— Vous suivre ? Mais où ?
— Mystère ! me réplique-t-elle en minaudant comme une jeune fille.

Alors que son parfum commence à inonder mes sens, que sa présence me trouble de plus en plus, je me perds en conjectures sur la marche à suivre. Dois-je comprendre qu’elle m’offre l’hospitalité, contre mon renoncement ? Joue-t-elle avec chacun pour se divertir dans ce pays où les distractions doivent être rares ? Est-elle envoyée par une autorité ecclésiastique, voire le diable, pour me tenter ?
Je parcours mentalement chacune des hypothèses, lorsqu’elle pose sa main sur mon bras. Aussitôt, ma peau ressent une sorte de décharge électrique aussi voluptueuse qu’inattendue.
— Alors que décidez-vous, mon cher ? me susurre-t-elle en se rapprochant un peu plus de mon épaule.
Ma conscience se réveille : non tu dois aller au bout ! Tu l’as promis à celui qui t’a sauvé la vie ! C’est ton devoir le plus absolu. Mais le petit lutin qui sommeille en moi se manifeste : après tout, qu’as-tu à perdre ? Passe un bon moment avec elle, et reprends ta route.

Sans que je puisse réagir, la créature saisit ma main et m’entraîne à la suivre. Je me lève et m’exécute comme un chien vis-à-vis de sa maîtresse. Elle me guide sur un chemin qui mène à une coquette fermette, devant laquelle paisse un troupeau de moutons. Je n’ai jamais vu une bergère aussi sophistiquée, même dans mes rêves les plus fous ! Elle a maintenant pris mon bras et se serre tout contre mon corps. Sa chaleur m’enveloppe comme si j’entrais dans un hammam aux effluves câlins.

Ainsi liés, nous traversons une cour, avant de nous introduire dans la maison. Mon cœur s’est emballé pour s’approcher de la zone rouge, et mon bas-ventre commence à se manifester. À peine avons-nous pénétré dans la pièce qu’un voile noir se pose devant mes yeux et que je me sens tenaillé par de puissantes mains qui me forcent à m’asseoir. J’entends alors une voix caverneuse prononcer :
— Bien joué, Christine. Ça fait le troisième aujourd’hui !
Toujours aveugle, je cherche à me ressaisir pour finalement déclarer :
— Mais enfin, où suis-je et qu’allez-vous faire de moi ?
Le timbre suave de ma belle inconnue me répond :
— Je vous l’ai dit : je suis la tentation ! Il ne fallait pas me suivre ! Nous allons vous dépouiller et vous garder ici.
— Jusqu’à quand ?
— Jusqu’à ce que l’argent que vous allez verser sur notre compte soit bien arrivé !
Alors, une autre peur me saisit à la gorge : celle de ne plus être capable d’honorer mon vœu.

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