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Des fois j'écris aussi du long, j'appelle ça des romans : http://chloege.com  [+]

Soudain, j’ai levé le nez de mon livre et c’était presque toi. Les longs cheveux, la silhouette gironde, maternelle, le regard anxieux, et l’énorme pile de livres. C’était presque toi, et presque pas. C’était toi comme tu as continué à avancer dans le temps, depuis six ans que j’allais à ta rencontre : les cheveux plus longs, le regard plus fuyant, un regard de petite fille. Ton corps et ton visage ont enflé – quel mot employer qui ne soit pas dégradant ? – ils se sont affaissés. Deux mains invisibles ont écrasé tes épaules et ton corps est resté comme ça, plus bas et plus petit que sa forme juvénile.
J’ai douté que c’était toi, et j’ai eu honte de douter, mais tu n’es plus aussi belle, tu as perdu ta lumière. Ton corps est celui d’une femme plus vieille que toi, étranglée par le temps. Tes yeux, pourtant, sont ceux des enfants, tes yeux veulent recommencer à zéro, refaire un tour de manège. Ils cherchent parmi les livres, mais ils cherchent au-delà, ailleurs, nulle part.
Ton visage m’échappe, flouté par tes cheveux, découpé par les étagères. Je ne sais plus si j’ai envie que ce soit toi. J’ai tant de fois cherché à te retrouver, je t’ai cherché dans le monde réel et virtuel. J’ai imaginé nos retrouvailles émues. Tu as disparu. C’est moi, j’ai détourné la tête trop longtemps, je ne voulais pas voir ça. Que la réalité n’altère pas mon souvenir et mon espoir. J’avais peur que tu lises dans mes yeux la catastrophe. J’ai honte. Tu as disparu. J’ai regretté.
Je t’ai vu à nouveau quelques rayons plus loin. Tu t’appliquais à recommencer, avec les livres, à chercher des réponses qui se trouvaient plus tard ou plus tôt dans ta vie. Je me suis demandée si tu étais devenue folle, obsessionnelle. J’ai eu envie d’aller te voir, de me rappeler à ton souvenir et de conclure en souriant : « En tout cas, je suis contente de voir que vous allez bien. » C’est ce qui m’a fait renoncer : cette phrase fausse, que je ne pouvais pas te dire, parce que je ne voulais pas faire semblant. Trop honnête et un peu triste, je plaide coupable pour ta disparition.
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Noëlle Guillot · il y a
Un court texte lucide donc cruel...mais c'est la vie...
entrevue à travers les yeux du narrateur, dépeinte de manière très originale et très intéressante . Bravo Chloé

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Antoine Finck · il y a
Les outrages du temps. Beaucoup aimé.
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Ch. Deguerrelasse · il y a
Quelque chose d'émouvant, à coup d'allusions troubles : j'ai imaginé que le narrateur se retrouve (à la bibliothèque ?) face à une femme aimée plus tôt, mais vieillie, amochée par la vie...
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Chloé Guillot Elouard · il y a
Merci pour ce retour ! Contente de vous avoir fait voyager... !