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Une ombre errante

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Ombre Blanche

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J'ai enfin trouvé la cachette idéale : allongée dans les buissons qui bordent le trottoir, je n'ai plus qu'à tendre la main pour m'en saisir. Les gens s'amassent à cet endroit précis, attendant devant les feux de couleurs le signal pour traverser. Ils me tournent le dos, leurs manteaux d'obscurité s'étalent nonchalamment sur l'asphalte. Je glisse ma main jusqu'à leurs pieds, tire délicatement les fils de leur ombre. Je les défais, un à un, avant de tirer d'un coup sec, et ce serpent qu'est mon bras ramène sa proie dans les fourrés. Une ombre, encore une.
Oui, cette cachette est excellente. De là, je peux facilement atteindre la plaque d'égout et rentrer dans mon domaine souterrain, glissant et fumeux. J'y ai aménagé un espace, petit amas de journaux et de caisses métalliques. Ces caisses sont soigneusement rangées, classées, empilées. Elles contiennent mon butin et sont ma seule fortune : des ombres, des milliers d'ombres.
Je ne sais plus depuis combien de temps je suis ici, depuis combien de temps j'erre sous terre, brûlée par le soleil dès que mon visage se tourne vers lui. Même la nuit m'est douloureuse si la lune perce les nuages : je suis la prisonnière du ciel, qui me garde enfermée selon son bon vouloir. Je ne sais pas si la nourriture m'est nécessaire, si je peux tomber malade ou si j'ai besoin de dormir. Je grignote des cafards quand je m'ennuie, je somnole parfois sur les journaux humides. J'ai le sentiment d'avoir perdu quelque chose, une mémoire, un panache ancien. Si je pouvais marcher dans la rue, avec tous ces gens, je serais certainement leur reine et l'on s'aplatirait sur mon passage. Je suis de noble ascendance et j'en ai l'intime conviction. Ces égouts, ces journaux, ne sont que transitoires, un wagon-lit dans la nuit de mon voyage.
Parce que j'ai un plan.


Cette nuit, l'obscurité est complète. J'ouvre les caisses, roule les ombres dans les journaux et tiens fermement le paquet contre moi. Il est mou et froid, compact et pourtant éthéré, fuyant comme de l'eau. Je parviens à contenir cette immense masse sombre et pense quelquefois avoir emprise sur elle : il faut bien que je sois reine de quelque chose. C'est avec elle que je me glisse vers le parc. Lorsque je passe trop près d'un réverbère, moi et mon curieux fardeau nous allongeons contre le mur, sombres de terreur, et continuons notre avancée nocturne. Les rares passants me sentent de loin, ils rebroussent chemin avant même de me voir. Je suis déjà aux grilles du parc : immense et majestueux, ses grands cèdres m'ouvrent les bras.
Alors commençe mon œuvre : je me juche en haut d'un arbre, le rouleau d'ombres sous le bras, et m'élance de cime en cime pour étendre mon velours noir. De la pointe des pieds, je pique le tissu aux branches, rebondis contre les troncs et les enroule de ma soie pour créer dômes, tours et donjons. Sans bruit je trace dans l'espace mes propres constellations, je jette mon dévolu sur une branche, la noue puis saute. La sève et les aiguilles se collent à ma peau, recouvrant mes membres fébriles. Le froid et l'euphorie me gagnent, j'accélère la cadence au fil de la nuit.
Enfin, je vis.
Lorsque l'aube se lève, je me glisse avec mon rouleau dans un arbre creux, et m'endors. Pendant six nuits encore, j'accomplis le même manège, tissant mon palais noir. À l'aube du septième jour, chaque arbre est relié aux autres, étendant une ombre que le soleil ne peut percer. Personne ne vint au parc ce jour-là, ni les suivants, et je me trouve seul maître des lieux. J'arpente mon domaine, libre de toute entrave, une cape d'ombre ondulant sur mon dos. J'apprends à siffler avec le vent, je danse dans les chênes et course la brûme. La vapeur des égouts s'efface de ma mémoire, je goûte une nouvelle vie.


Le temps s'écoule, sans doute, cette nuit incessante m'empêchant de compter les jours. Je connais chaque branche, chaque roche de ce territoire, je sais dans quels arbres m'allonger pour laisser mes longs bras pendre. Les effraies m'accompagnent dans mes chevauchées des cimes, et chaque fois j'hésite en m'approchant du voile : fait-il noir de l'autre côté ? Devrais-je rester ici, éternellement ? Les grilles du parc se resserrent contre mon crâne, je ferme les yeux et résiste. Mon ongle se balade sur le tissu, tâtant, mesurant. Mais il n'y a rien à sous-peser : je suis une reine prisonnière que l'inconnu attire, inéluctablement. Alors je perce.
C'est la nuit dehors. Le trou s'élargit de lui-même, doucement étiré par le vent, et une ombre finit par s'envoler. Elle flotte au-dessus de la mer de voiles, toile d'araignée déchirée, avant de disparaitre dans les lumières de la ville. Le trou continue de s'étendre, les fils se rompent lentement, un à un, ammares trop usées du navire. Je les effleure des doigts sans chercher à les retenir : je suis fatiguée de me battre, je l'admets. Mon palais se craquelle en milliers de chauves-souris qui zigzaguent avant de fondre sur les maisons, rejoindre leurs propriétaires. L'émerveillement du spectacle m'emporte moi-aussi : mes pieds diaphanes se détachent de l'arbre, un souffle m'amène en surplomb de la scène, où je vacille quelques instants. La cape dans mon dos est partie à son tour, se mêlant à la masse qui plonge sur la ville.
Happée par la Lune, je me rappelle enfin.

PRIX

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Polotol · il y a
Quelle matrice d'ectoplasmes improbables. A+
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Reveuse · il y a
L'histoire est intéressante et pleine de poésie malgré les descriptions du début. J'aime beaucoup la fin elle est très belle. Vous avez mes votes et si le cœur vous en dit vous pouvez aller lire mon texte L'ombre de Baptiste.
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Ombre Blanche · il y a
Merci d'avoir commenté (et voté !), j'avais justement peur que la fin soit trop surréaliste et d'avoir perdu le lecteur avant (et que, au contraire, le début plus "lisible" et clair était mieux). Comme quoi c'est toujours utile d'avoir différents éclairages !

Merci également pour le partage de texte, j'ai adoré !

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Jean-claude Jayet · il y a
oui je vote avec plaisir pour votre texte jc JAYET MOLOCH la guerre civile Espagnole concours les Ombres
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Yves Le Gouelan · il y a
Un conte énigmatique pour une lecture empreinte de poésie.
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Ombre Blanche · il y a
Merci !
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Ginette Vijaya · il y a
C'est d'une beauté à couper le souffle ! Au Royaume des ombres pour quelque temps , vous fûtes reine de l’imaginaire et du fantastique !
Une invitation à découvrir" la fontaine aux bulles " en lice également . Merci beaucoup .

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Ombre Blanche · il y a
Merci pour ces beaux compliments ainsi que pour le partage de texte !
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