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Une ombre dans cette ville

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Neïra

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Ça fait des heures que je déambule dans cette ville. Mon pas est lent et assuré. Je connais chaque ruelle, chaque avenue, chaque pavé. Combien de fois ai-je longé les quais ? Mais aucun visage met familier. Personne ne se connait. Plus personne ne prend le temps de se connaitre. Parfois un regard, un sourire, un bonjour suffirait. Mais on oublie l’autre. On ne prend pas le temps de se rendre compte qu’il existe.

Tous ces gens vivent. Leur cœur batte, leurs poumons se remplissent d’air, ils ont leur conscience pour eux.
Mais cela suffit-il ?
Nous s’avons tous que non.

J’arrive sur la plus grande place de la ville quand il commence à pleuvoir. Un petit homme trapu se met à rouspéter contre ce temps. Une jeune fille agacée couvre sa tête avec son foulard. Une mère de famille ressert son étreinte sur le poignet de son enfant, et accélère sa marche. Seul un couple éclate de rire en tendant leur visage vers les cieux. Curieux, je m’approche. Je reste tout près. Si je le pouvais encore je sentirais leur parfum. Ils parlent avant de rire. Et les gouttes de pluies ne les dérangent pas. Elles coulent même sur leur visage, qui rayonnent plus fort à chaque fois que leur regard se croise. Ils vivent l’instant présent, mais existe l’un pour l’autre.
Au fond c'est ce qu'on recherche tous. Exister. Et ce n’est qu’autrui qui a le pouvoir d’exaucer ce vœu.

C’est devenu vide. Les gens se sont réfugiés sur les lignes de transport en commun pour rentrer plus vite. Ou bien dans les magasins pour dépenser les sous qu’ils ont en trop. Je continus mon parcours, droit, les mains dans le dos. Personne ne me voit, même ces enfants derrière la fenêtre de leur classe. Un agent de nettoyage de la ville balaye, sans grand enthousiasme, les mégots des gens irrespectueux. Le regard baissé, il se dirige vers moi. Je m’arrête et le laisse me percuter. Je sens son corps passer au travers du mien. Troublé, je continue de le fixer. Il n’a rien remarqué.

Mais vieux démons viennent me hanter. Le sourire de ma mère, les conseils de mon père. J’étais leur raison d’exister. A leurs yeux je valais tous les sacrifices. Et moi je faisais tout pour leur plaire. Enfants, on ne prend pas conscience que nous tenons une grande place dans leur cœur. On pense qu’il faut s’en cesse leur prouver qu’on y a le droit. J’étais l’enfant modèle. Celui qui devais leur correspondre. Avec eux j’allais au-delà de la vie, j’existais. Puis tout s’est arrêté. J'ai onze ans et je suis seul sur un banc du commissariat. Les hommes en bleu passent sans vous voir. Le monde s’écroule. On devient orphelins du jour au lendemain. On cesse d’exister, on survit.

Dans la grande rue il y a cette personne qui interpelle les gens, leur demande un peu d’argent en échange d’une photo plastifiée. Son argument de vente : il est SDF. Il faut l’aider à vivre. Il vit quelque part dans ses rues et l’hiver approche. Touché, un passant lui donne quelques pièces. Plus tard il apprendra la vérité. Cet homme prend tous les soirs le train pour rentrer chez lui, bien au chaud. Un escroc qui se fait passer pour un démuni. Le passant ne donnera plus jamais, pour être sûr de ne plus se faire avoir. Sur le trottoir d’en face, je m’assoie près d’une de ces vraies personnes qui n’ont pas de domicile fixe. L’homme est emmitouflé sous des couvertures. Et attend. Si je le pouvais je donnerais. Mais je n’ai plus rien à moi. Les rares personnes qui bravent la petite pluie passent parfois en disant bonjour faute de pouvoir donner mieux. D’autres avancent fièrement sans se rendre compte qu’il est là. Et enfin il y a ceux, gênés, qui baisse la tête, car ils veulent donner mais ne peuvent pas et se sentent honteux. Cet homme à encore la force de vivre dans ce froid hivernal. Même si beaucoup ne prennent pas conscience de son existence. Et il n’est pas seul. Combien sont-ils ? Ils ont un courage que je n’ai pas eu.

Quand on grandit on cumule les amis. On parle un peu fort pour se faire remarquer. Et on trouve la personne qui partagera la grande Aventure. Celle qui donnera un sens à notre existence.
Au milieu de mes solitudes, j’ai fait rentrer la femme de ma vie. On a vécu quarante-et-un ans ensemble. Puis le cancer est venu la chercher.
Pas d’enfant. Pas de frère et sœur. Pas de parents. Juste moi, et l’administration qui me versait ma retraite. Plus personne n’était au courant que je vivais encore. J’avais cessé d’exister pour la société.

La pluie à laisser place à la nuit. La ville ne veut pas être plongé dans le noir. Les lumières s’allument une à une et éclaire les particuliers qui rentrent du travail. Les voitures roulent dans les flaques. L’eau éclabousse le trottoir bondé de monde. Ils se mettent à grogner. Elle a sali leur dernier mocassin.
C’est si absurde. Tout est devenu insensé. Est-ce dû à la ville ? Ou bien à notre société contemporaine ?
Chacun pour soi, et Dieu pour tous.

En soi, certain veulent être connus, d’autres veulent avoir beaucoup d’amis même s’ils ne les ont jamais vu. Chacun veut sa part de gloire, dans les discussions des autres. Mais aucun ne veut tendre la main. Personne ne dit « je t’ai vu ». Les individus ne veulent pas entrer dans le jeu de la collectivité.

Je m’avance sur le pont. Le fleuve est sombre et silencieux. Comme pour ma dernière nuit. J’avais des cheveux blancs depuis longtemps. Elle m’avait quitté deux ans auparavant. J’étais seul devant la télé quand l’idée est venue. Si simple, si claire, si facile. J’ai tout vendu. Chaque meuble, la voiture, l’appartement. J’ai donné tous ce que je pouvais, les vêtements, les livres, quelques électro-ménagers. J’ai fait plusieurs chèques, et les ai distribués à plusieurs associations. Le sourire aux lèvres, démuni de tout, je suis venu sur ce pont. Je suis resté là un moment à contempler les lumières des réverbères se refléter sur l’eau. Les passant sont passés, sans me voir. Sans voir que j’étais trop proche de la barrière. Ma vie a été assez longue. J’avais arrêté d’exister une fois à la mort de mes parents, une autre fois quand elle est partie. Je ne voulais pas attendre que la mort vienne d’elle-même. Combien de temps cela aurait-il pu prendre ? J’ai droit de vivre. Mais vivre sans exister n’a aucune valeur. J’étais un homme libre de mes choix. Je suis monté la barrière et je me suis laissé tomber. La chute est extraordinaire. L’air siffle à vos oreilles, plus rien ne vous retient. On se sent léger et invincible. Puis la rencontre avec l’eau est soudaine et paradoxal. On se sent lourd et pris au piège. Je n’ai pas résisté et me suis enfoncé. J’ai rempli mes poumons d’eau. J’ai fermé les yeux et me suis laissé bercer par les ténèbres.

Mais aujourd’hui j’erre dans ces lieux. La mort n’a pas voulu de moi. Toutefois je suis sans vie. Fantôme parmi les vivants, je n’existe toujours pas. Visible seulement aux âmes qui ont décidé d’en finir. Alors, l’air de rien, j’engage la conversation. J’essaye de comprendre. Je parle de chose et d’autre. Pourtant chaque mot est loin d’être insignifiant. Ils ont leur impact, s’accrochent dans leur mémoire, résonnent dans leur être. Ils lâchent la corde qu’ils venaient d’acheter. Soudain je disparais à leur vue. Surpris mais déterminés, ils s’en vont donner un sens au reste de leur vie.

Regardez les gens qui vous entourent, engagez la conversation. Ce n’est pas grand-chose. Parfois ça ne mènera à rien. Mais vous ferez exister une personne le temps d’un instant, et sans le savoir vous existerez. Vous aurez marqué sa vie par un mot. Elle se souviendra de vous, et ça change tout.

Moi je vais continuer d’être une ombre dans toute cette ville.
En regardant les gens, je vais essayer de les aider dans leur existence. C’est devenu mon devoir envers la communauté, permettre aux gens de comprendre leur raison d'être.

PRIX

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M. Iraje · il y a
Une déambulation édifiante ...
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CHEUCHE · il y a
Déambulation sur la place. Beau texte. Mes voix. N'hésitez pas à lire mon texte Humanités (auteur CHEUCHE) en écoutant la chanson de Romain Humeau "à tout moment la rue". A diffuser largement….!!!
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Neïra · il y a
Merci beaucoup. Je vais aller lire votre texte ;)
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Image de Neïra
Neïra · il y a
merci
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Ousmane Waraba Sanoh · il y a
Mes 3 voix.
Prière de lire mon texte et si possible le voter
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/la-quete-du-depassement-de-soi

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Neïra · il y a
merci :)
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Dimaria Gbénou · il y a
Tout mon soutien Neïra pour ce texte long mais très apprécié. Recevez toutes mes forces pour la suite de votre vie littéraire. Je vous donne toutes mes voix. Je vous invite à lire et à soutenir si cela vous plaît, mes deux oeuvres en compétition que sont " Sous le regard du diable ". https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable
Et
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/malchance

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Chorouk Naim · il y a
C'est joli
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Neïra · il y a
merci :)
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rabab . · il y a
Très belle histoire, tout mes encouragements pour la prochaine histoire. Mes voix****
permettez-moi de vous inviter à découvrir mon premier concours "rencontre inattendue" pour éventuellement le soutenir si vous l'aimez. Je vous attends avec impatience. A bientôt
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/rencontre-inattendue-11

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Neïra · il y a
Merci beaucoup pour vos encouragements. Je vais aller découvrir votre texte ;)
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Utilisateur désactivé · il y a
J'aime cette incursion spirituelle dans le commun des mortels; c'est pas mal écrit genre petite musique qui nous poursuit.
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Neïra · il y a
merci bien :-)
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Pherton Casimir · il y a
Bravo... Bonne chance à vous ! Toutes mes voix !
Je vous invite à me supporter https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/friendzone Friendzone, une très belle histoire.
Merci !

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Neïra · il y a
Merci beaucoup :)
Je vais aller lire ton histoire ;)

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jusyfa *** · il y a
Bonsoir Neïra, je viens de lire avec intérêt ce qui je crois, être votre premier texte. J'ai apprécié l'idée et le style avec lequel vous l'avez développée. Attention que le lecteur ne perde pas l'intérêt qu'il porte à sa lecture, ce qui arrive parfois avec un texte trop long. Bravo et mes encouragements pour cet essai , +5*****
Julien.

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Neïra · il y a
Merci beaucoup pour vos encouragements et votre conseil ;)
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