Une odeur animale

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Petite plume et nouvelle page... "Jours de Semaine", mon premier roman "feelgood" est publié aux éditions France Loisirs (Fév 2021). J’anime "Bulle de Plumes", l’atelier d'écriture créative  [+]

Image de 2018
Qui n’a pas vécu l’un des moments que je vais vous décrire ?
Si, si, rappelez-vous votre enfance...
Ne pensez pas que je vous manipule...
Pour moi, ce fut le début de ma vie...


De ma chambre, je n’entendais plus ma mère vaquer dans la cuisine. L’odeur du café refroidi m’indiquait qu’elle était partie avec mon père avant le lever du soleil, à la fraîche comme il disait. Je restais quelques minutes dans mon lit au drap tâché des nombreuses nuits où je m’étais oublié. J’avais sept ans. La veille, mes parents avaient discuté à voix basse. Ils se rendraient tôt au bourg, je ne devais pas me faire de soucis. Ils seraient certainement de retour en fin de matinée.
Yeux grands ouverts, j’entendais les mouches cogner contre ma fenêtre. Ce petit bruit lancinant qui, quand on y prête attention, devient omniprésent, persistant, dérangeant. Le temps de sentir les insectes bourdonnant entre mes doigts, j’arrachai chacune de leurs ailes avant d’écraser leurs corps mutilés contre la vitre. Satisfaction. Plus de bruit, juste des traces brunâtres.

Quelques jours auparavant, Madame Caradec avait décrété que nous disséquerions une grenouille. Tous les garçons de la classe élémentaire, avides de participer à l’expérience, se serraient autour d’elle devant le bureau. Au centre, écartelée tous bras et cuisses dehors, une jolie grenouille attendait, crucifiée sur une planche, maintenue par des aiguilles.
Devant les rires gênés de certains et les cris horrifiés d’autres, la maîtresse saisit un scalpel avant de pénétrer facilement le corps mou au niveau du goitre. Au son des chuchotements, la lame effilée parcourut une dizaine de centimètres de haut en bas du batracien, dessinant un trait rouge et fin sur la peau translucide. Les voix d’enfants reprirent le dessus, à la fois excitées et dégoûtées.
L’institutrice poursuivit le cours de vivisection, lacérant le derme, extrayant les viscères, extirpant le cœur... Je restai là, interdit. Je sentais comme une odeur de sang. Brutale, métallique, hypnotique. J’étais subjugué, conquis par ce parfum de vie et de mort. Je respirais profondément, m’attachant à conserver au plus profond de moi cette odeur si particulière. A la fois animale... et humaine.
L’expérience achevée, chacun retourna à sa place. A l’insu de tous, je glissai mon doigt dans la carcasse évidée de la grenouille. Une fois mon index rougi par le sang, je reniflai discrètement son extrémité et le léchai religieusement. Je gardais en moi ce goût que je qualifiais d’exceptionnel, d’unique.

A ce souvenir, je me levai enfin de mon lit, heureux de profiter d’une journée sans parents. Je sautai dans ma culotte rapiécée et enfilai un paletot qui me tenait chaud été comme hiver. Aux pieds, mes sabots de bois commençaient à être usés. Je descendis avaler un bol de lait et croquer dans une miche sans beurre ni confiture. J’étais seul, et libre.
Je courus jusqu’à la grange puis j’empruntai le chemin de terre jusqu’à la clairière. Je m’arrêtai au bord de l’eau. J’y passais la plupart de mon temps. Je m’allongeais dans l’herbe, les mains sous la tête à regarder le ciel. Et j’attendais. Que l’ennui passe. Que les nuages défilent. Que les ombres s’allongent. J’écoutais la nature. Ce faux silence interrompu de chants d’oiseaux, de bruissement de feuillage, du bouillonnement incessant de la rivière...
C’est là que je le vis.
Minuscule. Avec des yeux noirs perçants. Fragile. Un bec encore mou. Des petites griffes. Des poils fins sur les côtés. Des bouts de plumes en devenir. Tombé d’un arbre, il rebondit près de moi. Le bruit de sa chute résonnait en moi. Immobile, je savourai cet instant. Puis d’un coup, je me jetai sur l’oisillon.
Ma main se referma sur son corps chétif. Je sentis immédiatement les extrémités de ses membres frotter l’intérieur de mes doigts. Jointes, mes paumes lui offrirent un habitacle plus spacieux. J’observai le volatile entre mes phalanges.
Paniqué, mon oisillon se débattait. Rapidement, les frictions incontrôlées des pattes crochues firent naître en moi un sentiment d’agacement. Le serrant plus fort encore, une jubilation s’empara de moi. Alors d’un geste précis, j’équeutai, une à une, chaque plume naissante. Puis je serrai le poing jusqu’à ce qu’une patte craque.
J’ouvris enfin les doigts et considérai le petit bout de pilon inerte, écartelé du reste du corps. Je tirai ensuite sur une aile jusqu’à ce qu’elle se déboite. Fasciné, je tenais l’animal tremblant entre mes doigts, écoutant ses petits cris plaintifs. A chaque nouveau geste, je vérifiais que ma proie survivait. Je n’étais pas captivé par la douleur encourue, mais par le sentiment de plaisir intense et palpable dont mon échine était parcourue.
Désormais je n’entendais plus rien autour de moi. Ni vent, ni vie, ni eau, ni oiseau. Celui-ci était à présent disloqué, étendu sur l’herbe fraîche. J’étais satisfait, mais pas repu. La sensation de domination sur la petite bête était là, indélébile, coriace, inassouvie. Je levais les yeux vers le ciel et décidais de rentrer à la ferme, laissant derrière moi, en morceau, mon activité mortifère.

Je pénétrais dans la cuisine quand je vis mes parents. Ils étaient déjà de retour, l’air affairé. Ma mère me tournait le dos, penchée sur plusieurs sacs de rafia. Ils revenaient du marché. C’est alors que mon père héla ma mère qui se releva, un grand sourire sur son visage. Tous deux me regardèrent, complices. L’air heureux, ma mère ouvrit l’un des sacs et me tendit un ravissant chaton noir.
- Joyeux anniversaire Hannibal !


Alors...Vous souvenez-vous ?
Moi, ces sensations d’enfance marquaient le début de ma vie de serial killer...
Et vous ? Où en êtes-vous ?
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