Une nuit parmi tant d’autres

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Cette journée du 21 juin avait été étouffante et éreintante, le pain quotidien se faisait hebdomadaire. J’avais tellement soif que ça me coupait l’appétit. Un temps mort dans les suppliques discontinues de mon estomac. Les immeubles étaient calcinés et la plèbe braisée sur le bitume ardent qui s’étendait à perte de vue. Il était près de 22 heures quand je décidai d’aller me coucher, d’accompagner le soleil épuisé de sa frénésie. Je m’allongeai en rassemblant mes jambes et en croisant les bras sur mon torse. Cette position m’aidait à m’endormir rapidement et je pensais qu’en mimant le défunt, quelqu’un pouvait prêter une attention particulière à mon égard. Les braves gens se tournent toujours vers les morts m’avait-on affirmé. Était-ce par une curiosité pressée par la peur, l’empathie, l’envie ? Aucune idée. Quoi qu’il en soit, les braves se faisaient de plus en plus rares. Ceux que je connaissais n’avaient plus rien à donner, essorés par la prière et dévorés par la piété.

 

Il était déjà deux heures du matin et impossible de m’endormir, au mieux, je somnolais, je flirtais avec Morphée. Un sacré allumeur ce Morphée. J’avais même essayé de compter les moutons. Ma tête était tellement pleine que j’avais dû m’y prendre à dix reprises pour enfin dénombrer le cinquième ovin. Je devais absolument trouver le moyen d’apaiser mon esprit. Il y avait ce mur, posé là. J’ouvris les yeux et contemplai ce bloc de béton dressé en face de moi. Les murs étaient la mémoire d’innombrables vivants. À quels moments majeurs d’une vie avait-il pu assister me demandai-je. Avait-il ressenti l’amour d’un jeune couple aimant et passionné ? Avait-il été accablé par la violence des lâches ? Avait-il été trempé par des larmes de peine et de joie ? Aucune idée. Ces histoires éventuelles étaient pour moi aussi magnifiques qu’effroyables. Tout ce que je pouvais offrir à ce mur n’était que le triste spectacle d’un insomniaque décrépit. Rien de palpitant.

 

Il était trois heures du matin et je restais dans l’incapacité à trouver le sommeil, au mieux je simulais la somnolence, Morphée m’avait répudié. Il me fallait trouver autre chose que ce mur. Il y avait ces étoiles, épinglées au ciel. J’ouvris les yeux et contemplai ces points étincelants. Les étoiles étaient des lueurs du passé. Qu’avaient-elles pu bien voir de si loin m’interrogeai-je. Avaient-elles veillé à la création de notre monde ? Avaient-elles tremblé devant les centaines de guerres absurdes ? Avaient-elles réconforté les plus accablés ? Aucune idée. S’émerveiller devant ces lumières ancestrales c’était admirer ce qui n’existait plus depuis des millions d’années. J’imaginais l’éclat qu’elles pouvaient renvoyer à l’instant présent, y faire apparaître une forme, un visage, un miracle. Trouver un semblant de cohérence dans leur éternel désordre.

 

Il était quatre heures du matin et j’entamai ma réconciliation avec Morphée. Et puis, il y eut ces anges, dessinés au loin. J’ouvris les yeux et contemplai ces êtres célestes. Ils étaient connus pour soulager la peine des Hommes. Qu’avaient-ils bien pu faire pour les contenter m’interpellai-je. Avaient-ils suscité les flammes de la passion ? Avaient-ils apporté la fortune ? Avaient-ils ouvert les portes du paradis aux damnés ? Aucune idée. À mon grand désarroi, ces anges-là étaient malintentionnés. Ils décidèrent de lever la main devant le seigneur pour s’opposer à mon raccommodement. Alors que la lumière du jour les prêtait au talent de Michel-Ange, l’obscurité de la nuit les privait de la douceur de son esquisse. Ils étaient accablants, terrifiants, d’une violence sans pareille. J’étais pris dans un lynchage en règle, assidu, démuni du moindre abri pour m’en extirper. Une tempête venue tout droit des enfers m’avait happé sans crier gare. Fort heureusement, les anges se repurent vite de ces élans de violence, seuls les mortels restaient insatiables. J’agonisais le souffle coupé et les membres ankylosés.

 

Il était cinq heures du matin et je faisais peine à voir. Mon corps et mon esprit étaient ravagés au point de répugner Morphée. Je n’étais plus désirable, sauf pour Hadès qui filait régulièrement son frère en quête d’âmes fraîches. Il pouvait passer son chemin, ce n’était pas la pire des raclées que je venais d’essuyer. Je devais renaître de mes cendres. Il y avait cette lune, vagabondant dans le vide de l’espace. J’ouvris les yeux et contemplai cet astre défiguré. Elle était le dernier trophée de l’ego des Hommes. Que cherchait-elle songeai-je. Cherchait-elle à s’échapper de notre attraction nauséabonde ? Cherchait-elle à illuminer le chemin des égarés ? Cherchait-elle un regard éperdu d’amour ? Aucune idée. La lune m’apportait une douce consolation, sa lumière glissait sur moi comme un drap de satin blanc dans lequel je pouvais ressusciter. Elle était une mère qui me réconforta au réveil du pire des cauchemars. À cet instant je ne faisais plus qu’un avec elle, nous étions unis face aux tumultes de l’univers.

 

Il était six heures et je trouvai enfin l’affection de Morphée. Je m’enfonçais doucement dans un sommeil profond. Et puis, il y eut ce panache de lumière, teinté de sang. L’aube pointait à l’horizon. Morphée, pris de panique, disparu pour de bon. Le soleil se levait, reposé de sa frénésie, il était pressé de se remettre à l’ouvrage. J’étais à la fois échiné et plus fort que jamais. J’avais pu offrir un spectacle distrayant à ce mur, trouver un semblant de cohérence dans le désordre de l’univers, apprendre à reconnaître les anges fallacieux et retrouver momentanément, une mère, pour une once de réconfort.

 

C’était une nuit parmi tant d’autres, dans une rue, parmi tant d’autres.

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Isabelle Lambin · il y a
La vie de SDF est loin d'être simple et les nuits doivent être encore plus difficiles à vivre que les jours
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Volsi Maredda · il y a
Construit sur un modèle qui s'approche de celui de "Hey Jim..." avec ces déclinaisons sur un modèle identique mais "Hey Jim..." est à mon sens bien plus fort parce que la poésie y est plus intime, personnelle, brute.
Des choses que j'aime bien cependant. Tes images sont souvent réussies dans la variation qu'elles proposent comme celle-ci "le pain quotidien se faisait hebdomadaire" mais ce texte me donne l'impression que tu as poussé le modèle en te disant : "tiens, de quoi je pourrais parler maintenant ?" pour alimenter tes heures d'insomnie et même si quand on est sujet à l'insomnie on passe en revue les possibles (ce qui justifie d'une certaine manière ton choix) je trouve que ça s'essouffle un peu.

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Jim K · il y a
Merci beaucoup Volsi pour ton commentaire très constructif. C’est une aide précieuse pour progresser :)
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Volsi Maredda · il y a
You're welcome !
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Julien1965 · il y a
Une nuit de canicule, une rue, un mur qui fait écran de cinéma, une histoire peut commencer, c'est un insomniaque qui la met en scène... Les heures s'écoulent et le jour se pointe dans un fondu enchaîné...Beau texte sur le désordre de l'univers.
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Jim K · il y a
Merci beaucoup Julien pour votre lecture. Je n'écris que depuis peu et vos commentaires m'encouragent à persévérer.
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Tess Benedict · il y a
Il y a plusieurs très belles expressions dans votre texte, à commencer par : le pain quotidien se faisait hebdomadaire. Le personnage aurait pu être plus incarné, vous pourriez ajouter quelques éléments concrets qui confirment sa situation de sans abri ( c’est ce que j’ai compris.) par exemple quand il mime un défunt. J’ai aimé les pointes d’humour : Morphée allumeur et le décompte des ovins😊.
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Jim K · il y a
Merci beaucoup Tess pour votre commentaire ! En toute honnêteté, c'était volontaire de ma part de ne pas trop appuyer sur la situation du personnage afin de laisser le lecteur l'imaginer comme vous l'avez fait. Mais vous avez surement raison, cela aurait apporté plus de matière.
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Regine Fournon · il y a
Une nuit dans la rue...C'est très dur, cette description d'une nuit sans sommeil, surement abandonné de tous.

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