Une médiathèque, c'est chouette.

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Image de 2018
Un mouvement. Une silhouette passa derrière le mur. Du haut de la médiathèque de cinq étages où il était placé, Joris la vit nettement. Ce ne pouvait pas être un membre du clan, il était trop éloigné de la zone de résidence. Se pouvait-il qu’un autre groupe ait élu domicile ici sans que personne ne s’en soit rendu compte ? Revenir à la zone et dire à son père qu’il avait vu quelque chose d’étrange ici ne serait pas une bonne idée, il serait fortement sanctionné. Il ne lui était pas permis de se déplacer si loin et même de dépasser la zone autorisée, mais les livres étaient une passion pour Joris et cet endroit, une vraie mine d’or.
- Qu’est-ce que tu as vu ? Demanda Paulus qui essayait de scruter l’endroit que son grand frère regardait depuis un moment.
La question confirma les craintes de Joris. Non seulement il s’était amusé au-delà de la frontière mais en plus, il y avait entraîné son jeune frère. Raison de plus pour revenir et oublier ce qu’il avait vu.
« Rien Popo, dit-il en souriant, t’inquiète. Ça doit être un renard.
- Un renard ! Faut l’attraper alors Joris. On le ramènera à maman, elle sera fière ! »
Joris regarda son frère souriant d’excitation et dévoilant ses canines trop peu utilisées. La maigreur de son visage mais aussi de son corps sous la clarté lunaire lui donnait l’aspect d’un esprit perdu. Cela faisait longtemps qu’ils n’avaient rien sucé. Son père et d’autres chasseurs avaient rapporté un ours la semaine passée, mais il avait fallu le laisser aux membres les plus faibles. Le gibier se faisait rare et c’était partout la même chose. Son père lui avait dit que les habitants des villes voisines en étaient au même point. Il l’entendait encore lui répéter : « On a été trop gourmands fils ! On n’a pas su s’arrêter quand il fallait. Et pourtant ça n’aurait pas été compliqué... »
Son frère le sortit de ses pensées. « Là ! chuchota-t-il d’excitation en pointant du doigt l’angle d’une rue. Là ! il y a... mais c’est pas un renard Joris ! Ça doit être un ours ! »
Joris aperçut la même silhouette que celle qui était passée derrière le mur plus en amont dans la rue. Elle était trop fine pour être celle d’un ours et elle se déplaçait comme pour éviter de se faire voir. Rentrer et faire comme s’il n’avait rien vu n’était pas une bonne solution car si un risque quelconque était ignoré, un danger plus grand pourrait apparaître plus tard. Le fait que Paulus l’ait vue aussi ne garantissait plus le secret de l’escapade.
« C’est pas un ours, Popo, c’est autre chose. On va aller voir de plus près, mais il ne faut pas qu’il se rende compte qu’on est là. Tu me suis sans faire de bruit ok ?
- Oui ! chuchota Paulus un grand sourire aux lèvres. »
Joris mit le livre qu’il avait récupéré dans son petit sac à dos puis, tourna sa tête à droite et à gauche tout en activant son odorat au maximum. Il se releva, monta sur le parapet et se laissa tomber quinze mètres plus bas. Il amortit sa chute sans problème et sans aucun bruit. Rassuré par l’aisance de son frère, il se mit alors à courir tout en surveillant l’endroit où il avait vu la silhouette quelques secondes plus tôt. Il ne voulait pas rester au sol alors, arrivé à l’autre bout de la rue il bondit et s’accrocha aux encadrements des fenêtres d’un ancien bureau d’affaires. Il grimpa en quelques mouvement telle une araignée jusqu’au troisième étage et suivit à l’horizontale, de fenêtres en fenêtres, la ligne des anciennes enseignes à néon aujourd’hui à l’abandon. Il fallait contourner le mur pour atteindre un rebord de fenêtre sur le côté mais il n’y avait plus de prises, il frappa alors le béton avec ses doigts de toutes ses forces et le fit éclater, ce qui lui procura une bonne prise. Il se hissa jusqu’à la fenêtre, cassée bien évidement comme toutes les fenêtres de toutes les villes du monde sans doute. Il pénétra dans ce qui avait été autrefois, avant la grande faim, un appartement plutôt moderne. Le mobilier ne semblait pas avoir été abîmé. Il semblait même en état, à croire que cet appartement n’avait pas été pillé. La poussière et les oiseaux qui nichaient ça et là avaient juste fait leur œuvre aidé du temps. Mais Joris n’était pas là pour fouiller un énième lieu, il courut, traversa ce qui fut un salon, atteint la porte d’entrée ouverte depuis des lustres pour déboucher dans un couloir qui desservait les logements. Là en face, une porte ouverte donnait sur un autre appartement. Il le traversa lui aussi pour atteindre à l’opposé la fenêtre qui donnait sur la rue où il avait vu la silhouette se faufiler. La course ne lui avait pris que quelques secondes. Il s’assura que son frère le suivait puis il regarda en bas tout en faisant attention de ne pas se faire voir. Et là, il le sentit.
Ce n’était pas un ours, ni un renard. Ce n’était pas un loup non plus. Cela n’avait rien à voir avec tout cela. Il n’avait jamais eu accès à cette odeur auparavant. Joris ferma les yeux afin d’activer dans son cerveau une zone de mémoire dans laquelle cette odeur serait nichée. Ses narines pulsaient frénétiquement comme pour aspirer la plus petite molécule qui passait à leur portée. Rien de connu, mais par contre le sentir était plaisant. Plus que plaisant même, la senteur était suave, attirante, crispante au point de vouloir presque la saisir avec sa bouche, ses dents. Elle était... comme une odeur de sang bien plus profonde que celle qui coulait dans les veines des ours ou de quelque autre animal. Joris comprit que cette odeur le happait, l’attirait vers son origine. Il sut ce qu’elle était. Il voulut se jeter par la fenêtre, rattraper le fuyard et se laisser aller au plaisir le plus intense que sa nature profonde lui intimait mais il se souvint de ce que lui avait raconté son père...
« Non, Paulus ! Non ! ». Son frère, la bave aux lèvres venait de sauter et s’apprêtait à une chasse à laquelle son corps obéissait. Joris sauta à son tour et courut après son frère qui déjà descendait les escaliers du métro. Il le rattrapa sans peine même si les déplacements du jeune garçon étaient plus rapides qu’à l’ordinaire.
« Lâche moi ! Il va nous échapper. Ça sent trop bon, maman va être contente !
- Arrête et tais-toi tout de suite ! lui ordonna son frère en le prenant par les épaules. Regarde-moi Paulus. »
L’enfant sembla se calmer et écouta son frère.
« Ce n’est pas un ours, c’est un humain.
- Un humain ? Paulus regarda sur sa gauche, vers l’un des couloirs sombres. Il écarquilla les yeux. Mais alors, il faut l’attraper et le rapporter au clan. Il faut le dire à papa.
- Ne t’inquiète pas Paulus, dit son frère en lui souriant, c’est ce qu’on va faire, mais souvient-toi de ce que disait papa. Avant la grande faim, ils étaient des milliards sur la Terre et nous étions comme eux. Et puis les premières mutations sont apparues et les nôtres avaient de quoi se nourrir en telle quantité qu’ils se sont multipliés, en ont transformé une partie et ont sucé le reste. C’était avant notre naissance. On n’a jamais connu d’humains et on n’en aurait sans doute jamais connu...Mais il y en a qui se cachent. Joris regarda lui aussi en direction du couloir sombre. Papa m’a toujours dit qu’on avait fait une erreur en se laissant aller à nos instincts. On a été trop gourmands... »
Joris renifla fortement. « Ils sont nombreux Popo, mais il faut qu’on fasse attention, ça sent la poudre de leurs armes aussi...On peut se retenir, ce n’est pas trop difficile, peut-être parce qu’on n’y a jamais gouté.
- On va le dire à papa ?
- Oui, ne t’inquiète pas petit frère. Mais avant on va repasser à la médiathèque.
- A la médiathèque ? Mais pourquoi faire ?
- Il y a un rayon agriculture avec des bouquins qui parlent d’élevage d’avant la grande faim. Ça pourrait être intéressant. Il faut que j’en parle à papa.
- Mais c’est des livres écrits par les anciens humains, Joris, ça les concerne eux non ? »
Joris se mit à rire : « Tu as raison mon Paulus ! Ça ne nous concerne pas, ça va les concerner eux. »
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